Le paradoxe de la critique

La bande dessinée québécoise jouit, depuis quelques années, d’une couverture de plus en plus soutenue dans les médias. On parle d’elle à la télévision : aux bulletins de nouvelles et dans les émissions culturelles. On la critique et la commente dans les revues spécialisées comme dans la presse généraliste. On en discute à la radio (ici et ici et ici). On lui dédie des rubriques sur différents sites et blogs. On accorde de plus en plus de visibilité à ses auteurs et artisans. Cet engouement médiatique, qui est sans doute en partie dû à l’énorme succès de certains titres (la série des Paul en premier lieu) et à l’avalanche d’adaptations cinématographiques, n’est toutefois pas sans revers et si on parle plus de la bande dessinée, on n’en parle pas forcément mieux.

La chose est particulièrement manifeste dans les tribunes non spécialisées. Même lorsque le discours tenu sur l’œuvre traitée se veut élogieux ou positif, il s’accompagne souvent d’un second discours sous-jacent, celui-là plus subtil et insidieux, qui stigmatise l’ensemble du Neuvième Art. En effet, des commentaires – redondants dans la presse écrite – tels que « Profond pour une bande dessinée » ou « Avec un sérieux et une sensibilité qui ne manquent pas de surprendre en bédé » assurent les qualités de l’œuvre tout en soulignant l’inaptitude présumée du médium à receler ces qualités. De la même façon, lorsque Catherine Perrin affirme lors d’une entrevue par ailleurs dithyrambique avec Michel Rabagliati sur les plateaux de Radio-Canada « C’est quand même quelque chose de parler de [ce sujet] en bédé », elle semble impliquer l’impropriété de la bande dessinée à aborder certains thèmes. En posant ainsi simultanément sur l’œuvre et son médium des discours contraires, les critiques (au sens large) ont tendance à singulariser exagérément les œuvres, à les dissocier injustement du corpus auquel elles appartiennent. Paradoxalement, alors même qu’ils font la promotion de la bande dessinée, ils reconduisent certains préjugés à son endroit et alimentent la méprise dont elle est encore trop souvent l’objet.

L’idée générale de la bande dessinée qui semble en effet persister dans l’opinion publique, et dont les commentaires cités plus haut se font le porte-voix, est celle d’une forme artistique juvénile, colorée et presque exclusivement ludique. Or, cette conception ne concorde pas avec certains de ses grands succès contemporains comme Maus ou Persépolis. On se retrouve donc avec deux notions inconciliables : d’une part, cette idée abstraite de la bande dessinée comme forme immature, et, d’autre part, l’exemple évident d’œuvres matures qui empruntent ses codes. Une façon de résoudre l’impasse (et d’éviter le paradoxe) serait d’admettre que la bande dessinée est plus riche et diversifiée que présumée. Une seconde façon – et c’est celle qu’emprunte souvent la critique –  consiste plutôt à affirmer que si les œuvres plus matures ou plus raffinées ne concordent pas avec l’idée ambiante de la bande dessinée, c’est qu’elles n’en sont pas. Qu’elles sont autre chose. Qu’elles sont, pourquoi pas, puisque le terme existe déjà, des romans graphiques.

DE L’UTILISATION ABUSIVE DU TERME ROMAN GRAPHIQUE

Le terme roman graphique (comme le terme bédéesque) est galvaudé et utilisé de façon erronée par les critiques. Ces derniers l’emploient, semble-t-il indifféremment, pour définir toute bande dessinée jugée de haute qualité. Aussi, dans les médias, les œuvres ambitieuses, celles qui démontrent une grande maîtrise graphique ou qui touchent des sujets sérieux, sont rapidement promues romans graphiques. Le terme évoquant une certaine parenté avec la littérature, il permet de donner des lettres de noblesse à certaines œuvres élues sans pour autant demander de changer d’opinion sur le médium auquel elles appartiennent, soit la bande dessinée. Cette étiquette subjective, tel un nouveau nom de famille, permet d’adopter l’enfant sans reconnaître la mère.

Que des entreprises à buts lucratifs (des maisons d’édition par exemple) tirent profit de cette étiquette à des fins mercantiles évidentes passe encore, mais qu’on la récupère à tord à l’intérieur d’émissions ou de publications culturelles et qu’ainsi, on encourage cette scission subjective entre deux termes désignant la même forme d’art apparaît beaucoup plus problématique. C’est contribuer à construire l’idée suivante : que d’une part il y a la bande dessinée, une forme peu inventive de paralittérature, colorée,  redondante et insipide, assimilée aux comics américains et aux grandes séries canoniques franco-belges, destinées aux enfants et aux marginaux. Et que d’autre part il y a le roman graphique, un avatar moderne de la bande dessinée, plus mature, volumineux et recherché, à la fois plus près de la littérature par la diversité et la maturité des thèmes et plus près de la peinture par la sensibilité et l’ingéniosité de la signature visuelle qui, lui, mérite l’attention des adultes et des intellectuels.

Je ne veux pas paraître trop dogmatique : c’est une étiquette pratique pour référer à un certain genre de bande dessinée. Ce que je déplore c’est lorsqu’elle cesse d’être une sous-catégorie pour devenir une catégorie à part ou qu’on lui attribue l’exclusivité de certaines qualités qu’on retrouve ailleurs dans la bande dessinée, à différentes époques et sous différents formats. Or, dans la presse et à la télévision, le pas semble vite sauté.

À voir : On fait tous du show business – la chronique littéraire

Lire aussi le coup de gueule du bédéiste français Obion, sur son blog, à propos de la couverture médiatique sur la bande dessinée.