INSUFFERABLE : une bande dessinée qui pense le numérique

Insufferable_promoAu premier coup d’oeil, Insufferable est une bande dessinée de super-héros comme il en pleut chaque semaine sur les États-Unis. Deux justiciers masqués, père et fils, luttent pour faire respecter la loi et l’ordre. Jadis coéquipiers, ils font bande à part depuis la mort de la mère. La réception d’un message mystérieux doublée du retour synchronisé de plusieurs criminels excentriques les conduit toutefois à collaborer à nouveau.

Malgré une histoire de fond qui – comme on peut le constater – ne brille pas par son originalité, Insufferable retient l’attention pour deux raisons conjointes : l’utilisation des nouvelles technologies numériques à l’intérieur comme à l’extérieur de la diégèse. À l’extérieur de la diégèse, d’abord, parce que Insufferable est une bande dessinée numérique, publiée de façon sérielle sur le portail en ligne Thrillbent, et qu’elle tire profit, dans sa diffusion comme dans sa construction, de possibilités propres à l’environnement digital. À l’intérieur de la diégèse, ensuite, puisque les nouvelles technologies numériques sont également à l’avant-plan dans l’histoire où elles servent à la fois de moteur à l’action et de révélateur de la fracture générationnelle entre le père et le fils, entre le justicier traditionnel et le justicier connecté. Ces deux particularités sont intéressantes indépendamment l’une de l’autre mais elles le sont encore plus lorsque considérées ensemble puisqu’elles témoignent d’un véritable souci, dans le fond comme dans la forme, d’être en phase avec les technologies contemporaines – technologies qui révolutionnent à toute vitesse notre rapport au contenu culturel et à l’information.

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DERRIÈRE INSUFFERABLE

Lancée le 1 mai 2012, la bande dessinée de Mark Waid compte d’entrée de jeu sur sa visibilité à travers les réseaux sociaux pour se faire connaître rapidement. Toute l’équipe de Thrillbent assure d’ailleurs une présence en ligne, via le site et leurs blogs personnels, pour communiquer avec les internautes et les encourager à répandre la nouvelle du lancement. Plus surprenant : dès la quatrième livraison hebdomadaire, des versions .PDF et .CBZ sont mises à disposition des visiteurs pour faciliter la libre circulation du contenu en dehors du site de Thrillbent. Waid – c’est un point qui mériterait d’être approfondi ailleurs – voit en effet dans la dissémination massive et incontrôlée de sa bande dessinée sur Internet un outil promotionnel davantage qu’une menace. Les pirates informatiques, que craignent tant les propriétaires de contenu original en ligne, apparaissent selon cette logique comme des alliés : des rabatteurs qui, en augmentant la visibilité de l’œuvre sur Internet, contribuent également à augmenter son bassin de lecteurs fidèles (ou followers). Et en effet, comme le contenu est de toute façon gratuit et qu’il apparaît en primeur chaque semaine sur le site officiel (avant d’être exporté par ces pirates devenus matelots), beaucoup de lecteurs qui découvrent Insuferrable sur des sites tierces remontent naturellement vers la source.

La bande dessinée tire également pleinement profit des possibilités de l’environnement numérique dans sa construction. Très réfléchie d’un point de vue technique, Insufferable est parfaitement adaptée à  la lecture en ligne. Un interface discret et des pages en format paysage, pensées pour épouser l’horizontalité de nos écrans, permettent de consulter l’œuvre sans devoir avoir recours au défilement (scrolling). La page s’adapte à la surface de visionnement et peut ainsi toujours être vue en entier, qu’on la consulte sur ordinateur ou sur tablette. Un simple clic sur la souris ou sur les flèches du clavier permet de circuler aisément à travers l’oeuvre. Des paramètres pareillement intelligents, qui misent sur l’adéquation entre le contenu et son support de diffusion, tendront sans doute à se généraliser dans les prochaines années. À l’heure actuelle, toutefois, ils font encore défaut à grand nombre de publications en ligne.

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L’innovation technique la plus remarquable d’Insufferable demeure sans doute, malgré tout, ce qu’on pourrait appeler un système de dévoilement dynamique. Les pages, en effet, ne conservent pas des constructions figées comme dans la bande dessinée papier mais se composent et se recomposent devant le lecteur – invitant celui-ci à sans cesse revisiter le nouvel ensemble panoptique qu’elles forment après chaque transformation. Loin du simple « effet visuel », ce procédé de dévoilement et de transformation progressive – qui n’est pas sans rappeler Balak et le Turbomedia –  est extrêmement riche d’un point de vue narratif. Il permet de ménager des effets de suspens et de surprise en ne dévoilant les cases qu’une à la suite de l’autre ou au contraire de jouer sur la vitesse et l’intensité du récit en révélant plusieurs cases simultanément.

1065279-irredeemable_09_rev_04_super - mark waidfinalLe fait que les images ne soient plus seulement juxtaposées, comme dans les oeuvres traditionnelles, mais également parfois superposées ouvre de nouveaux horizons au langage de la bande dessinée. Cela permet, entre autres, une gamme d’effets cinétiques (par la superposition rapide de deux images statiques) mais aussi cinématographiques (par le chevauchement et le recadrage de cases qui se voilent et se dévoilent de façon progressive et coordonnée).

La même image peut être reproduite plusieurs fois sans sembler redondante, ce qui permet conséquemment d’aérer la mise en page.  Les morceaux de texte substantiels peuvent être segmentés en plusieurs bulles ou récitatifs plus discrets qui se relaient et s’effacent pour laisser place au contenu graphique. Finies donc, avec la bande dessinée à dévoilement progressif, ces pages encombrées de dialogues, ces phylactères énormes qui obstruent l’image, se pressent contre les contours de la case ou pèsent sur les épaules des personnages, voir menacent d’avaler la tête de ceux qui les prononcent.

Mais ceci n’est qu’un aperçu. Les nouvelles possibilités sont nombreuses et plusieurs restent encore à découvrir.  Ceci dit, on sent, dans Insufferable, une volonté voire un plaisir de la part de vétérans du comic book comme Mark Waid et Peter Krause à explorer le nouveau terrain d’innovations formelles et narratives que représente le numérique. Il y a une phrase qui revient d’ailleurs souvent dans les notes de blog et les discours de Mark Waid : « take advantage of what the digital can do« . En ce sens, Insufferable peut être vu comme un manifeste, une démonstration pratique du potentiel de la bande dessinée sur support numérique.

comic-insufferable5182Ce qui est, disons, doublement intéressant, c’est que cette fascination de Waid pour le numérique qui est à la source du projet Thrillbent trouve son écho à l’intérieur même du récit d’Insufferable. Constamment à l’avant-plan, l’environnement numérique offre en effet ses moyens à l’action et devient révélateur des tensions entre les personnages principaux, Galahad et Nocturnus.

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DANS INSUFFERABLE

Dès les premières pages d’Insufferable (qui apparaissent du point de vue subjectif d’une webcam), un criminel emploie une méthode résolument inhabituelle – mais surtout résolument contemporaine – pour collecter la rançon d’un enlèvement : le financement collectif (ou crowdfunding). Ce n’est en effet pas le traditionnel « père et riche homme d’affaire » que le kidnappeur cherche à faire payer mais la masse anonyme des internautes qui assistent au crime depuis leur poste informatique. Ce n’est donc pas tant l’enlèvement qui est original, ici, mais plutôt les moyens qu’il emprunte. On assiste, en quelque sorte, à l’actualisation radicale par les nouvelles technologies d’un schéma ancien et relativement convenu.

Sans doute le premier criminel de l'histoire de la bande dessinée à utiliser le crowdfunding pour parvenir à ses fins

Cette utilisation audacieuse des nouvelles technologies et surtout des nouveaux médias sociaux se confirme tout au long de l’oeuvre. Dans Insufferable, exit le vieux truc de la une de journal (tournoyante au cinéma) pour donner le pouls de l’actualité et relancer l’action : on donne plutôt à voir la prolifération des tweets et le ruissellement de photos ou de vidéos dans l’environnement numérique. Dans la livraison 15 par exemple, alors que Galahad est engagé dans une poursuite automobile, les tweets se multiplient sur l’image, livrant en temps réel les réactions du public sur l’évènement. Cette prolifération textuelle qui apparaît en surimpression sur les images conduit le lecteur à découvrir de façon simultanée l’action et son commentaire et, ce faisant, témoigne éloquemment de l’instantanéité avec laquelle circule l’information à l’ère du numérique.

En remplaçant la lettre de rançon barbouillée de sang par la page de financement collectif, l’appareil photo par le téléphone intelligent, la une de journal par la chorale de tweets (ses choeurs et ses canons), il ne s’agit pas simplement pour Waid de changer les anciennes technologies pour les nouvelles mais de réfléchir les implications et conséquences de ce changement. Le conflit central du récit, qui oppose Nocturnus le père à Galahad son fils, peut en ce sens être lu, dans une perspective plus vaste, comme le conflit de deux générations que sépare la révolution numérique.

Waid oppose en effet, dans Insufferable, deux figures contrastées du justicier : le justicier traditionnel et le justicier connecté.

Ces deux images sont tirées d'une très ingénieuse page de la livraison 3 qui se construit par montage alternée. (L'emprunt au lexique du cinéma n'est pas innocent ici).Nocturnus s’inscrit dans la lignée du justicier traditionnel dont il reproduit plusieurs tropes. Il porte le masque, utilise des gadgets, circule via des souterrains secrets, a des informateurs dans les forces de l’ordre (qu’il rencontre sur des toits d’immeubles!). Dévoué à sa cause, prudent et réfléchi, il résout les énigmes laissées par ses adversaires à force de ruse et de détermination. S’il peut avoir accès à des technologies de pointe, son outillage et sa présence numérique se réduisent malgré tout au minimum : ordinateur et imprimante vétustes, routeur, boîte courriel. Par son souci du privé, Nocturnus rejoint une tradition de (super) héros qui font de la préservation de leur identité secrète (réelle et ici également numérique) un enjeu majeur. On peut penser, en premier lieu, à Superman, Batman et Spiderman. Il y en a d’autres.

Ces deux images sont tirées d'une très ingénieuse page de la livraison 3 qui se construit par montage alternée. (L'emprunt au lexique du cinéma n'est pas innocent ici).Face à lui, on retrouve Galahad, son fils et son élève : le justicier connecté. Galahad incarne une relève plus techno-compétente et plus techno-centrée (je me retiens d’utiliser des néologismes comme technombriliste ou technobsédée). À l’abnégation et à la discrétion du père s’oppose le désir de reconnaissance du fils et, si l’un cherche à rester dans l’ombre, l’autre s’expose volontairement aux feux des médias. Branché dans tous les sens du terme, Galahad mise sur la collaboration active, via les médias sociaux, de toute une communauté d’utilisateurs en ligne pour le supporter dans son combat contre le crime. Il est hyper-conscient et hyper-soucieux de son identité numérique. Il paye une agence de presse pour la polir et l’entretient également lui-même, sur son propre site internet, en retransmettant les vidéos capturées par une nano caméra intégrée à même son masque de justicier. Il gère les commentaires, surveille les forums, ajoute du contenu, se fait lui-même commentateur principal et privilégié de son combat. Jouant sur les codes de l’identité numérique, il s’auto-congratule aussi (et prend sa propre défense) sous le couvert du pseudonyme un doigt prétentieux de Galahadfan1. S’il peut rappeler Ironman et son fameux « coming-out médiatique », Galahad fait avant tout penser aux héros citoyens (real life superheros) et autres Pheonix Jones qu’on a vus se multiplier dans les dernières années, avec le retour en force de productions super-héroïques sur nos écrans.

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On le constate, Nocturnus et Galahad sont les représentants héroïques de classes plus grandes. La confrontation qui les oppose peut être exportée, à l’échelle sociale, à la confrontation actuelle entre le monde pré-numérique et le monde numérique. L’idée n’est d’ailleurs pas complètement inédite. Insufferable s’inscrit en droite ligne de films récents comme Live Free or Die Hard ou Skyfall dans lesquels un héros traditionnel (John McClane, James Bond) est appelé à collaborer avec une jeune recrue techno-compétente (Matt Farrell, Q) pour faire face à des cybercriminels.

Ceci dit, aucun de ces deux films, où la recrue sert avant tout à remettre en question la place du héros « fier-à-bras » dans un monde confronté à la révolution numérique, ne donnent aussi nettement l’avantage à la vieille garde qu’Insufferable. Et, en effet, si Bond et McClane ont tous deux la chance de prouver la valeur des « bonnes vieilles méthodes » avant l’arrivée du générique, ni l’un ni l’autre ne connaît un triomphe aussi total que celui de Nocturnus.

Dans Insufferable, en effet, les nouvelles technologies mentent, déçoivent  corrompent, déshumanisent voire mettent en danger (épisode de Malvolia à l’aquarium). À l’inverse, le piège artisanal s’avère toujours efficace, les méthodes d’information traditionnelles valent largement les nouvelles, la littérature classique livre des indices que le réseau ignore.

Galahad, qui représente le justicier moderne connecté, apparaît quant à lui comme un personnage critiqué et résolument antipathique, présenté dès le seuil de l’oeuvre comme un « arrogant, ungrateful douchebag« . Il présente tous les symptômes – observés ou pressentis – de la révolution numérique. Habitué aux textes courts et à l’instantanéité du réseau, Galahad est incapable de lecture dense et demeure rébarbatif aux problèmes complexes qui exigent temps et réflexion. Qui plus est, l’importance qu’il accorde au virtuel s’accompagne d’un détachement du monde réel. Odieux dans ses rapports sociaux, il cherche néanmoins à briller en ligne et n’a de cesse de contempler le reflet numérique que lui renvoient les écrans de ses postes informatiques. Il est irascible avec tous ceux qu’il voit au quotidien et, paradoxalement, courtise des internautes qu’il ne voit jamais qu’à travers leurs avatars numériques. Un exemple évident est fourni dans la livraison 24 quand Galahad ignore une admiratrice qui se tient devant lui pour se concentrer sur l’évolution d’un feed sur son téléphone intelligent. Le glissement de son attention du monde matériel au monde numérique est alors souligné par un effacement progressif du décor. Un procédé similaire est utilisé dès la livraison suivante, alors que des tweets en surimpression viennent enterrer la voix de son père.

Galahad, isolé et vouté dans l'ombre de son bureau sous le moniteur géant de son ordinateur, occupé à ériger son propre mythe, à polir son reflet numérique. Derrière lui, on peut apercevoir un buste le représentant en costume de justicier. Difficile d'imaginer meilleure image du Narcisse 2.0.C’est par le personnage critiqué de Galahad, justicier qui semble chercher l’attention plus que la justice, qu’Insuferrable rejoint des bandes dessinées comme Watchmen, Kickass, Less than heroes, The Death Ray ou encore des films comme Super ou même Chronicle qui questionnent le caractère moral et éthique du justicier (voir à ce propos le très pertinent dossier de Pop-en-stock : « Le crépuscule des super-héros » ).

Cette critique en règle du justicier connecté porte une réflexion sur les possibles revers de l’environnement numérique. Réflexion d’autant plus étonnante qu’elle semble favoriser une approche traditionnelle (via le père qui domine constamment le fils) alors que tout dans la bande dessinée, de sa publication sur Internet à son souci d’intégrer les nouvelles technologies à la narration, tend à valoriser l’apport du numérique.

Doit-on pour autant conclure à une posture contradictoire de l’auteur? Seulement si on confond le numérique comme espace de renouveau culturel (que Waid prône pour la bande dessinée) et le numérique comme risque d’aliénation sociale (que Waid condamne à travers Galahad). Je serais en effet incliné à voir, chez Waid, non pas deux positions contradictoires face au numérique mais plutôt une constatation cohérente et nuancée de la nature paradoxale de l’environnement web ; environnement qui rapproche autant qu’il éloigne, qui nous réunit virtuellement en même temps qu’il nous isole socialement.

Ce qui fait d’Insufferable une œuvre techniquement et idéologiquement marquante, ultimement, c’est cette réflexion sur le numérique qui se poursuit de l’extérieur jusqu’à l’intérieur de la diégèse ; qui n’est ni idéaliste ni alarmiste mais qui appréhende, au contraire, le numérique dans sa dualité ; une réflexion qui, d’une part, célèbre ses opportunités et, d’autre part, prévient contre ses éventuelles dérives.

On a souvent encensé Scott McCloud, depuis la publication de Understanding Comics en 1993, pour avoir livré un essai sur la bande dessinée qui prenait lui-même la forme d’une bande dessinée. En ce sens, je crois que Mark Waid mérite également qu’on le salue pour avoir offert, avec Insufferable, une réflexion sur le numérique qui prend elle-même la forme d’une oeuvre numérique réfléchie.

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Du9

Du9Une version légèrement retouchée de cet article est disponible sur le webzine du9. Le tout est accessible ici.

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Quels paratextes pour la bande dessinée numérique? (2)

J’avançais dans la note précédente que les paratextes de la bande dessinée numérique ne sont pas inexistants mais plutôt différents de ceux qu’on retrouve en bande dessinée papier. Certains disparaissent, certains apparaissent, beaucoup se déplacent ou se transforment. Dans un contexte culturel où le livre est encore dominant, le lecteur décode peut-être seulement plus laborieusement ces productions qui lui sont moins familières. Je reviens donc à la charge ici pour tenter de cerner les formes inusitées sous lesquelles se manifestent les paratextes de la bande dessinée numérique.

Afin d’ordonner la lecture, je parlerai d’abord des paratextes qui n’ont pas cours en bande dessinée numérique. Je traiterai ensuite de ceux qu’on y retrouve mais à des endroits et sous des aspects différents de ceux courants en bande dessinée papier. Finalement, je tenterai de cerner quelques paratextes qui sont uniques au support numérique. En dressant cette liste, mon but est d’offrir un panorama général, bien que synthétique et sans doute lacunaire, des paratextes qui se présentent au lecteur de bande dessinée en ligne.

PARATEXTES DISPARUS

La première et la plus évidente disparition est celle des péritextes matériels (papier, carton, textile, signet, jaquette, bandeau) due à la dématérialisation du support, à sa numérisation. D’aspect peut-être innocent, ces paratextes véhiculent néanmoins une quantité significative d’information. Le choix des matériaux, le type de reliure, les techniques d’impression utilisées permettent de préjuger de la qualité de l’édition, de sa méthode de fabrication, de son appartenance à un type particulier de productions, de distinguer l’artisanal de l’industriel, l’amateur du professionnel. Cette perte substantielle d’information paratextuelle peut être partiellement et diversement compensée par les caractéristiques de la présentation graphique du site internet, mais pas complètement.

Avec la disparition du livre comme objet, disparaît aussi la notion de format au sens où nous la comprenons. En bande dessinée numérique, on ne peut plus distinguer, dès les seuils du texte, la bande dessinée traditionnelle, en format album, de la bande dessinée alternative, en format d’auteur, ou du fanzine de micro-édition, de format généralement plus modeste. Il ne faut pas conclure pour autant qu’il n’existe qu’un seul format de bande dessinée numérique (assimilé à celui de l’écran). Ils sont nombreux au contraire. Seulement, ils ne sont pas aussi nettement associés à un type particulier de contenu. On se bornera à reconnaître aux créations réalisées sur canvas infini ou turbomedia, un caractère plus expérimental. On se contentera de pointer rapidement, aussi, que la différence entre les bandes dessinées conçues pour l’écran et celles conçues pour les téléphones intelligents et autres lecteurs portables est sensiblement la même par endroits que celle entre l’édition courante et l’édition de poche.

On notera, au passage, la disparition, pour la même raison, de la dédicace d’exemplaire (qui s’ajoute parfois à la dédicace d’œuvre). Liée à la matérialité du livre et à l’aspect social qui l’entoure, elle n’a plus raison d’être sur support numérique où elle demeure sans équivalent (Quelques initiatives existent pour la réhabiliter, mais elles demeurent, à l’heure actuelle, marginales et peu empruntées).

Un autre pan de l’univers paratextuel tombe avec la disparition de l’éditeur et donc avec la disparition en bloc des paratextes éditoriaux au profit des seuls paratextes auctoriaux (auteur). Seul maître à bord, l’auteur de bande dessinée numérique s’auto-publie ou, si on préfère, s’auto-édite. Les seules traces de paratextes non-auctoriaux à subsister sont des commentaires sur l’œuvre laissés par des connaissances ou des critiques puis retranscrits par l’auteur dans le but de présenter et de promouvoir son travail. Une préface complète sur ce mode – bien que je n’en ai jamais rencontrée – n’est pas inconcevable. Précisons aussi que le développement progressif de structures éditoriales potables autour de la bande dessinée en ligne pourrait réhabiliter, du moins en partie, les paratextes éditoriaux.

PARATEXTES DÉPLACÉS OU REMPLACÉS

Quantité d’autres paratextes ne disparaissent pas sur support numérique, mais simplement se déplacent. Ils migrent des espaces où les éditeurs nous ont habitué à les trouver dans les éditions papier pour se relocaliser ailleurs, de façon beaucoup plus variable, dans les « marges » de la page et sous des onglets séparés. C’est le cas du nom d’auteur ou du pseudonyme (particulièrement courant sur internet) de même que des notices biographique et bibliographique qui se retrouvent souvent sur une barre latérale, voir sous un onglet « Auteur » ou « Plus sur moi ». C’est encore le cas du résumé d’œuvre qui, s’il n’apparaît pas en tête de la création, se décline souvent sous un onglet « À propos ». N’ayant pas à concilier avec les limites d’espace qui contraignent les éditions papier, ces paratextes ont tendances à être aussi plus exhaustifs. La notice biographique peut augmenter en proportions, comprendre un CV détaillé de l’artiste ainsi qu’un portfolio. La notice bibliographique peut s’enrichir d’illustrations de couvertures, voir d’extraits et de critiques. Dans la même optique, le résumé d’œuvre peut être étoffé d’un véritable dossier de presse.

D’autres paratextes se transforment ou, pour être plus précis, cèdent la place à d’autres manifestations paratextuelles qui les remplacent et assurent plus ou moins la même fonction qu’eux.

L’habillage de la page web remplace la présentation graphique du livre. L’habillage de la page web offre une idée générale du contenu présenté par l’auteur. Il n’est d’ailleurs pas rare que des bédéistes entretiennent à la fois plusieurs blogs ou développent parallèlement plusieurs pages web afin d’offrir, à chaque endroit, un contenu plus spécifique (je pense entre autres à Miss Gally et Iris).  On notera quand même que, contrairement au livre qui ne change de présentation graphique que d’une édition à l’autre, l’habillage d’une page web est sujet à changer librement et sans préavis. Certains bédéistes entretiennent simultanément plusieurs habillages qui se relaient soit aléatoirement, soit selon une logique précise. Le blog de Boulet, par exemple, fait dépendre de l’heure de la visite, l’apparence de la page web. Le visiteur matinal pourra voir un panda se brosser les dents alors que le visiteur du soir tombera nez à nez avec des créatures noctambules (le tout à l’heure de France). Épigraphes et illustrations périphériques sont d’ailleurs souvent soumis au même manège plus ou moins imprévisible de rotation.

La barre de liens remplace de façon informelle la collection. À la notion conventionnelle de « collection », on peut substituer, sur internet, celle, plutôt informelle, de « réseau ». Ces réseaux, réunis selon la logique subjective de l’auteur, sont généralement unis par une proximité idéologique, stylistique ou géographique. Les catégories dans lesquelles ils sont divisés dans la barre de liens informent de la pertinence de leur regroupement et jouent, en cela, le rôle des labels de collections. Plus vague et fluctuante que la notion de collection, la notion de réseau peut se révéler également plus informative. Certains auteurs développent dans leur barre de liens de véritables arbres généalogiques, réunissant dans les marges de l’écran, leurs confrères comme leurs mentors, leurs sources d’inspiration les plus directes et manifestes comme les plus éloignées.

Un titre, une image ou un simple logo peuvent remplacer la couverture.  En effet, libéré de toute obligation éditoriale ou publicitaire, un auteur peut décider de ne pas baptiser ses bandes dessinées et laisser aux éventuels critiques le soin de les nommer et de les différencier. Sans contrainte spatiale ni attache à un format fixe, la « page titre » peut également adopter les dimensions les plus diverses, de la fresque géante au simple lien hypertexte. La couverture peut même être complètement inexistante et laisser directement place au récit (le texte). Elle s’approche, dans ce cas, des publications intermédiaires publiées dans des revues, des fanzines ou des journaux.

Au bandeau rouge succède le pouce bleu. Tout le lexique commercial qui permet de juger de la popularité d’un livre sur le marché papier (tirages, nombre d’exemplaires vendus, nombre de jours au sommet des palmarès, nombre de rééditions après épuisement des stocks) et qu’on retrouve fréquemment, en librairie, sur de voyants bandeaux rouges se résume, sur Internet, au nombre de vues. On ne chiffre plus les ventes ni les profits (comme au cinéma par exemple), mais l’attention elle-même. Ce qui est révélateur, désormais, c’est le nombre de pouces qui se sont levés sur Facebook, le nombre d’oiseaux bleus qui ont gazouillé sur Twitter, le nombre de 1 qui se sont additionnés sur Google+.like-tweet-plus1 Ces indicateurs de popularité, relativement récents à l’échelle de la micro-histoire d’Internet, sont par ailleurs plus parlants que le traditionnel compteur ou « trafficomètre » puisque, plutôt que de comptabiliser le nombre total de visiteurs, ils indiquent le nombre de visiteurs qui ont jugé le contenu suffisamment intéressant pour le partager avec leur(s) réseaux.

PARATEXTES APPARUS

À nouveau support, nouvelles stratégies discursives. Le numérique ne fait pas qu’adapter les paratextes du support papier, il en offre également de résolument nouveaux. Appartiennent à cette dernière catégorie presque tous les gadgets, widgets, modules et outils qui occupent en général les marges de la page web. Ils sont nombreux ; je ne retiendrai ici que les plus pertinents et ceux dont l’usage est le plus fréquent.

Le nuage de thèmes ou la liste de mots-clés permet de connaître rapidement la nature des différents contenus présents sur le site ainsi que leurs proportions.

Le calendrier de publication et les dates à la tête ou au pied des entrées informent de la prolixité de l’auteur et de sa cadence de production. On retrouve en effet, sur internet, la notion de sérialité présente (voir centrale) dans la presse. La régularité avec laquelle paraît du nouveau contenu y tient une importance similaire dans la fidélisation du lectorat. Le calendrier de publication peut par ailleurs infirmer ou confirmer une éventuelle indication générique (ex : quotidien, hebdomadaire) ou un sous-titre faisant allusion à la fréquence (ex : un blog mis à jour tous les mardis). C’est également à lui qu’on se fiera pour savoir si un site est toujours en activité ou pour apprendre depuis quand il ne l’est plus.

Avec le développement du profilage, la pub devient un indice de plus en plus fiable. Les publicités qui apparaissent sur les sites web résultent le plus souvent d’un accord direct entre auteurs affiliés ou d’un constat  (humain ou informatique) d’affinités stylistiques, thématiques ou génériques (s’il s’intéresse à ceci, cela l’intéressera peut-être). Elles se rapprochent en cela des publicités, très ciblées, qu’on peut retrouver dans les journaux ou les revues spécialisées. La nature de la publicité est donc à même de renseigner sur la nature potentielle du site sur lequel elle apparaît.

La note adjacente est très courante sur internet. Particulièrement fréquente sur les blogs, où elle accompagne les nouvelles publications, la note adjacente permet de présenter le contenu, d’en offrir le contexte ou d’en révéler des détails (souvent anecdotiques). Elle est différente des notes de bas de page et de bas de case qui, elles, sont directement imbriquées dans le texte.

La note en cache ou légende qui apparaît lorsqu’on glisse la souris sur certaines images peut permettre au bédéiste d’ajouter un commentaire sur sa production. L’auteur du délirant Dr.McNinja, par exemple, agrémente chaque planche de sa série d’une note humoristique ou d’un clin d’œil au lecteur.

La contiguité de l’épitexte serait un autre phénomène intéressant à aborder dans le cadre d’une analyse des paratextes de la bande dessinée numérique. En effet, l’épitexte est extrêmement contigu à l’œuvre sur support numérique. La section des commentaires, en particulier, suit parfois directement la fin de la note ou encore y est reliée par un lien ou un onglet (les critiques, quant à elles, sont souvent annoncées par des hyperliens à même la page d’accueil). Les commentaires, de même que les notes en cache et les notes adjacentes, font partie des informations qui se perdent quasi systématiquement lors de l’adaptation papier de bandes dessinées en ligne.

Boulet fait un clin d’œil astucieux à cet espace de discussion épitextuel unique au support numérique en dessinant au dos de chaque tome papier de Notes (compilation chronologique de notes parues initialement sur son blog), un mur de commentaires, opérant ainsi un décalage comique entre ce qui se pratique communément sur le web et ce qui est inconcevable sur papier.

Je m’arrête ici. Plus cet article s’allonge et plus criant est l’aveu de son incapacité à être exhaustif. Cette ébauche aura simplement voulu effectuer un rapide tour d’horizon de la question des paratextes de la bande dessinée numérique. Elle démontre assez bien, je pense, à quel point le domaine est vaste et mérite une étude approfondie. Le livre Seuils 2.0 reste encore à écrire.

Quels paratextes pour la bande dessinée numérique?

Je lisais dernièrement dans BD en ligne de Steven Withrow et John Barber que le lecteur de bandes dessinées en ligne est plus versatile et plus ouvert que le lecteur de bandes dessinées papier, qu’il ne se surprend pas de brusques changements de ton ou de genre dans ses lectures, qu’il accepte par exemple qu’une bande dessinée sentimentale bifurque sans préavis dans la science-fiction (comme avec Tune), le suspens ou l’horreur. Intuitivement, l’affirmation semble sensée : on retrouve plusieurs bandes dessinées en ligne qui ont opéré ce genre de tête-à-queue sans perdre en popularité.  Se pose toutefois la question –laissée sans réponse dans le livre– du pourquoi. Pourquoi le lecteur de bandes dessinées en ligne, en dehors du fait qu’il ne paie généralement pas pour sa lecture, serait-il plus réceptif ou enclin aux éventuels changements et mélanges de genres du récit?

La réponse est peut-être à chercher du côté de la réception de l’œuvre ou, plus précisément, du côté des paratextes. Le théoricien de la littérature Gérard Genette nous enseigne que les paratextes sont des productions verbales ou graphiques, comme un nom d’auteur, un titre, une préface, des illustrations, qui renseignent le lecteur sur l’œuvre qu’il approche avant même d’entamer le texte à proprement parler et contribuent à établir l’horizon d’attente, le contrat de lecture. En effet, le lecteur qui découvre une bande dessinée papier pour la première fois, en plus de se fier à l’endroit où il la trouve et à la section dans laquelle elle est classée, est également informé sur la nature potentielle de l’œuvre par sa première et sa quatrième de couverture, son appartenance à une collection et/ou à une maison d’édition particulière, son format, etc. Bref, une foule d’indices lui permet de se faire une idée relativement précise de l’œuvre avant même d’entamer sa lecture.

Toutefois, tous ces indices paratextuels que le lecteur est habitué de décoder (par automatisme et presque inconsciemment) disparaissent – ou plutôt changent de formes – dans l’environnement numérique. Les structures éditoriales s’estompent et, avec elles, les notions de « maisons » et de « collections ». Dégagées de la matérialité du livre papier, les couvertures deviennent optionnelles (c’est d’ailleurs souvent la première chose qu’un auteur de bande dessinée numérique doit produire pour permettre la publication de son œuvre en format papier) de même d’ailleurs que le résumé de l’œuvre ou la pagination, voir même le titre. Le lecteur de bandes dessinées en ligne dispose donc, en général, d’une quantité d’informations substantiellement plus limitée sur les œuvres qu’il approche. La ténuité des indications paratextuelles de même, par ailleurs, que le caractère anarchique et infiniment rhizomatique du web tendent à le conserver dans la posture de l’éternel prospecteur. Il avance, si on peut dire, sur un terrain qui reste toujours relativement inconnu, mystérieux (ce qui est à mon avis à la fois une force et une faiblesse du numérique qui rend la recherche plus laborieuse mais la trouvaille plus grisante). Son horizon d’attente au moment d’entamer la lecture de l’œuvre reste,  par conséquent, généralement plus large.

En bref, on pourrait attribuer la versatilité du lecteur de bandes dessinées en ligne à quatre facteurs (dont les deux derniers sont, selon moi, les plus déterminants) :

  • La gratuité de l’œuvre : il ne paie pas et n’est donc pas en mesure de se sentir floué.
  • L’accessibilité de l’œuvre : il ne fournit pas d’effort pour se procurer l’œuvre, accessible en un seul clic. (Ce point est plus faible, je ne fais que le soulever.)
  • L’effet internet : Labyrinthe en perpétuelle expansion et en constant mouvement, Internet est une véritable bibliothèque de Babel des temps modernes. Le lecteur qui évolue dans un milieu aussi protéiforme, aussi propice à l’inattendu, est vraisemblablement appelé à demeurer dans l’expectative, à faire preuve d’une certaine ouverture, à conserver un horizon d’attente plus étendu.
  • Un contrat de lecture plus lâche : la minceur des indices paratextuels n’oriente que légèrement les attentes du lecteur et débouche sur un contrat de lecture moins normatif. Le récit peut donc manifester un comportement plus imprévisible sans rompre le contrat de lecture.

Cette analyse lapidaire, tout comme, j’imagine, l’affirmation des auteurs de BD en ligne, ne prend toutefois en compte que le type le plus populaire de lecture en ligne : celle faite gratuitement (et erratiquement) sur la toile, le plus fréquemment sur des sites ou blogues d’auteurs. On est bien sûr en droit de se demander si un lecteur qui consulte des bandes dessinées via un serveur payant comme Modern Tales où les oeuvres sont classées par catégories et champs d’intérêts – ce qui resserre le contrat de lecture – ou encore un lecteur qui achète puis télécharge des créations numériques via un éditeur en ligne comme Izneo serait aussi flegmatique face aux changements de genres.