Le passage du temps illustré par le média même

Cette note se veut une réponse aux propos de Benoit Peeters dans Case, Planche, Récit lorsqu’il affirme que la bande dessinée peut difficilement démontrer l’écoulement du temps autrement que par des « artifices » tel que le déplacement des aiguilles sur une horloge ou le changement de date sur un calendrier (là où le cinéma lui peut, par exemple, utiliser des indices sonores, laisser un long plan noir ou effectuer un fondu). Le but de cette réplique différée est de démontrer que, au contraire, la bande dessinée peut bel et bien suggérer le passage du temps grâce à son langage propre. Je présenterai ici quelques exemples qui le prouvent et tenterai d’expliquer leur fonctionnement.

Un premier procédé narratif efficace, à ma connaissance surtout utilisé dans les mangas japonais, est celui des vignettes vierges. En effet, en bande dessinée, chaque case représente un moment précis et chaque série de cases, conséquemment, représente une succession de moments orchestrés dans le temps. Aussi, lorsque les cases dessinées qui constituent le récit laissent place à une succession de cases vierges (juxtaposées ou superposées, le plus souvent blanches, parfois noires, voir en dégradé), le lecteur est à même de comprendre que le déroulement du récit continue mais sans lui être visible. Pour faire, à l’instar de Peeters, un parallèle avec le cinéma, on pourrait dire qu’une partie de la bobine est visiblement manquante ou volontairement effacée.

Les deux, trois ou quatre cases vides en représentent symboliquement une multitude qui ne sont pas montrées au lecteur mais simplement signifiées, un peu comme, sur Windows, trois petit logos fichiers qui dépassent d’une chemise peuvent en représenter plus d’une centaine. C’est une façon visuelle et tacite d’inviter le lecteur à concevoir l’écoulement du temps, de lui dire « Ces moments ne te sont pas montrés mais ils existent. Prends-le en compte ».

La case vierge, vidée de tout désir de représentation graphique, est ici réduite à sa plus simple expression ; celle d’une unité de temps, celle d’une unité d’action. Aussi, lorsque de nouvelles cases dessinées apparaissent et que le récit reprend son cours, le lecteur averti aura compris qu’un certain laps de temps a pu s’écouler et que certains évènements qu’il ignore encore ont pu avoir lieu.

Les cases vierges, superposées ou juxtaposées en ordre croissant ou décroissant, sont d’ailleurs utilisées de façon similaire respectivement pour les pertes et les retours à la conscience (ex : quand un personnage est assommé ou qu’il se noie, quand il s’éveille ou sort d’un coma). Elles permettent de représenter le temps qui s’écoule à l’insu du personnage inconscient. C’est essentiellement le même procédé que celui dont il était question plus haut, excepté qu’ici, le personnage subit l’ellipse au même titre que le lecteur.

Les exemples ci-dessus sont tirés de Deadman Wonderland, Bakuman, Pluto et Wolf Guy Ookami. Les bédéistes (ou mangakas) qui ont recours à ce procédé en font généralement un usage assez soutenu.

Un second procédé narratif efficace pour rendre l’écoulement du temps par le langage de la bande dessinée est celui de l’espacement des cases. Plus fréquent en Occident, ce procédé consiste à laisser un espace visiblement plus important que la moyenne entre deux morceaux de récit de façon à signifier une ellipse elle-même plus considérable. Il existe en effet, en bande dessinée, une relation très étroite entre « espace » et « temps ». Dans Reiventing Comics (Avon), Scott McCloud décrit d’ailleurs fort poétiquement la bande dessinée comme étant une « carte du temps ». Alors que le procédé précédent utilise la case comme indice temporel, celui-ci emploie plutôt l’espace interstitiel entre les cases.

Le bleu est une couleur chaude (Glénat) de Julie Maroh qui a gagné le prix du public 2011 à Angoulême en offre un bel exemple. À plusieurs reprises, la bédéiste laisse une importante bande d’espace vierge entre deux rangées de vignettes pour souligner une rupture entre les cases du dessus et celles du dessous. En agrandissant ainsi l’espace qui sépare certaines cases, elle rend manifeste l’espace de temps enjambée par l’ellipse. L’information est transmise au lecteur aussi sûrement que par le mouvement des aiguilles entres deux images d’horloge, par un changement dans la lumière du jour ou par la présence d’un récitatif (encadré) de type « plusieurs heures plus tard » mais elle se signifie à lui d’une de façon plus subtile et intuitive, assurée par le langage du média lui-même.

Le procédé d’espacement est pleinement utilisé, entre autres, en bande dessinée numérique où l’absence de contrainte spatiale permet un jeu sans limite sur l’espace (…et donc sur le temps). Exemple.

Apnée (PowPow) de la bédéiste québécoise Zviane offre une variante intéressante à mi-chemin des deux procédés que nous venons d’aborder. Une série de grandes cases blanches, s’étalant sur plusieurs pages, sépare le moment où la protagoniste commence à jouer du piano de celui ou elle est interrompue. Ces grandes cases vierges viennent illustrer de façon éloquente le temps qui passe, peut-être à l’insu même de la musicienne, alors qu’elle s’abandonne à son instrument. Dans ce dernier cas d’ailleurs – et c’est digne de mention – le procédé ne fait pas qu’informer du passage du temps, il renseigne également sur l’état d’esprit dans lequel s’effectue ce passage. En effet, Apnée démontrant une utilisation soutenue de la vision subjective, on peut voir ces cases où le décor disparaît, où tout s’efface, comme une extension dans le champ du visible de ce qui advient dans la tête du personnage alors que son esprit se détache de ce qui l’entoure et se laisse emporter par la musique.

En conclusion, donc, non seulement le langage de la bande dessinée est-il apte à démontrer l’écoulement du temps (par la multiplication des cases ou par leur espacement) mais il peut aussi en rendre, dans une certaine mesure, la texture.

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