Un roman sentimental à énigme  

CouvertureC’est l’été en Italie. Piero et Nicola viennent de finir l’école. À la fin des vacances, l’un quittera la ville pour poursuivre ses études, l’autre y restera pour reprendre le magasin familial. En attendant, ils ne se quittent pas d’une semelle et espionnent la nouvelle voisine d’en face, Lucy, une fille de leur âge.

Des quelques mois que ces trois-là passeront ensemble au cours de l’été, il ne nous sera rien montré – ou si peu. Pourtant, tout le reste du récit ne cessera de renvoyer à cette ellipse (éclipse?), à cet épisode manquant qu’on devine malgré tout central, primordial tant pour les personnages que pour la suite de l’histoire. Comme si de ces premiers émois chaotiques d’adolescents découlait tout le désordre de la vie adulte.

Privé de ce repère fondateur dont on ne peut que deviner les grandes lignes, on avance à tâtons dans l’histoire de Manuele Fior – sorte de roman sentimental à énigme – incapable vraiment de distinguer le réel du fantasme dans les souvenirs déformés des personnages, ni ce qui est fondé ou injuste dans les reproches qu’ils se portent. Hanté par ce trou dans l’histoire qu’il lui faut recoudre, le lecteur se trouve plongé dans la même situation que Piero et Lucy : il cherche à faire de l’ordre dans un épisode trouble et obsédant du passé alors qu’il ne peut que dériver vers le futur.

5000kms-rêve égyptienAinsi, après le premier chapitre et ses intrigantes zones d’ombres, ne nous seront montrés que ces moments, éloignés dans le temps comme dans l’espace, où les personnages tendent l’un vers l’autre. Ce sera d’abord Lucy qui, hébergée en Norvège suite à la mort de sa mère, écrit une lettre de rupture à Piero – lettre de rupture qu’elle termine de façon peut-être amicale, peut-être cruelle mais à coup sûr énigmatique avec ce post-scriptum : « Embrasse Nicola de ma part. ». Puis ce sera Piero, désormais diplômé et engagé à une nouvelle femme, qui, au cours d’un long et éprouvant voyage en train à travers l’Égypte, rêve de Lucy. Dans ce rêve trouble, où s’infiltrent des visages et des architectures égyptiennes, il s’imagine coucher avec elle puis la regarder passivement coucher avec son meilleur ami d’alors, Nicola.

Petit à petit, le voile se lève sur le mystère de l’été italien. Impossible, toutefois, d’assumer pour réelles ces visions livrées sous le couvert du rêve, presque du délire. Impossible également de tirer des convictions/conclusions des conversations lapidaires, lourdes de sous-entendus et de confidences avortées. C’est là d’ailleurs tout le sel de cette histoire qui se poursuit sans jamais livrer le secret de son origine – où tout n’est dit qu’à demi-mots et où la vérité se cache dans le flou d’un regard, dans l’ambiguïté d’un sourire, dans une pause un peu trop appuyée.

Dans le chapitre suivant, Lucy, enceinte et mariée à un norvégien, surprend le nom de Piero dans le journal. Elle entreprend de conter quelques brides de sa première aventure amoureuse à son mari (pour le plus grand plaisir du lecteur-détective qui attend un indice!) mais celui-ci le prend mal. Peu après, elle décide de le quitter et de regagner l’Italie. Piero, quant à lui, est à nouveau en Égypte pour le travail. Il vient d’apprendre que sa femme est également enceinte quand il reçoit l’appel de Lucy. Lorsqu’elle lui demande des nouvelles de Nicola, il avoue ne plus le voir.

Entre chacun de ces épisodes, on trouve une page singulière traversée sur toute la longueur par un nombre croissant de gouttes de pluie. Peut-être s’agit-t-il là d’une forme subtile et informelle de découpage en chapitres. Peut-être encore cela permet-t-il à l’auteur de signifier que d’un segment à l’autre – 5000kms - rencontre finalepour reprendre la vieille expression – de l’eau coule sous les ponts. La double page représentant un orage en ouverture du dernier chapitre peut toutefois également laisser croire que ces quatre chapitres intermédiaires –où Piero et Lucy sont à 5000 kilomètres (et une seconde) de distance – ne sont qu’un prélude à leur retrouvailles finales. La lettre, le rêve, le journal et l’appel ne seraient que les premières gouttes annonciatrices du torrent de confidences que se font alors les deux anciens amoureux, à l’occasion de leur première rencontre en plusieurs années, depuis cet été obsédant, en Italie.

Piero et Lucy s’enivrent et plaisantent, seuls dans un petit bistro. Sans surprise, c’est le nom de Nicola qui vient envenimer la conversation. Soudain, Piero se rembrunit et demande des comptes à Lucy, qui devient évasive. Par dépit, il déballe ses propres conclusions : « On sait tous ce qui s’est passé, non? / Nicola s’est toujours mis entre nous deux. / Il n’a jamais accepté qu’on soit ensemble. Et tu sais pourquoi? Parce qu’il était amoureux de toi. / Tu ne savais pas lequel des deux choisir, alors tu es partie. ». Lucy ne lui répondra pas alors – pas plus qu’elle ne lui répondra au terme de la soirée, alors que la porte du taxi se referme sur leur dernière rencontre et qu’il cherche à nouveau une réponse : « J’avais raison n’est-ce pas? / Lucy, réponds-moi! J’avais raison ou pas? ». Même l’ultime rebondissement du récit – que nous tairons ici – s’abstient de révéler le secret de cet été. Bien au contraire, il le densifie.

Le sentiment de confusion émotionnelle, d’irrésolution qui hante les personnages du récit – peut-être Piero plus cruellement que les autres – nous accompagne donc une fois le livre refermé. Comme chez Lucy et quelques autres héroïnes de Fior, cette part de mystère contribue à la beauté de la bande dessinée. Le leitmotiv du secret, figure motrice de l’intrigue, nous place en position de solidarité avec les personnages. C’est ce mystère qui nous poursuit une fois le livre refermé et ce mystère encore qui, tôt ou tard, nous donnera envie de l’ouvrir à nouveau.

5000kms - mystère