Les mèmes et la bande dessinée : une rencontre féconde?

Il y a quelques années seulement, il fallait bien « connaître ses internets » pour savoir ce qu’était un mème. Il fallait fréquenter Reddit, 4chan ou d’autres sites communautaires, forums bouillonnants et souterrains du web. Récemment toutefois, sans doute aidés par la montée de la culture internet, les mèmes se sont étendus en dehors des cercles d’initiés (où ils sont nés et se sont développés) pour se répandre dans l’espace publique. Ils sont désormais chose courante sur les médias sociaux où les liens et pages qui y renvoient abondent. Plusieurs sites tels que Memecenter, 9gag ou Quickmeme y sont consacrés. Une application payante pour Iphone a même été développée pour faciliter leur lecture. Qu’il soit aberrant ou fascinant, éphémère ou durable, on peut parler, à leur sujet, d’un véritable phénomène culturel populaire.

Sous le terme rassembleur de mème se mêlent indifféremment diverses productions : des dessins, des instantanés, des collages, des images animées mais aussi, en grandes proportions, des bandes dessinées. Ces bandes dessinées peuvent elles-mêmes être divisées en deux catégories plus ou moins étanches. D’une part les rage comics, des bandes dessinées en une page qui incorporent des rage faces (ces têtes si redondantes sur les sites de mèmes). D’autre part, les exploitables, des images originales dont certaines parties sont effacées puis remplies à nouveau par les internautes, sous diverses déclinaisons. Amatrices, répétitives, souvent insipides, esthétiquement et formellement pauvres, ces deux catégories de bandes dessinées ne sont pas près de figurer dans le Gotha du Neuvième Art. Elles comportent toutefois quelques particularités surprenantes qui méritent qu’on s’y intéresse. Elles jouissent, tout d’abord, d’un vaste engouement populaire qui les conduit à rejoindre un public qui ne lit habituellement pas de bandes dessinées. Cette popularité, à mon avis, n’est pas sans rapport à l’usage sans précédent qu’elles font d’un lexique graphique viral. Je me pencherai successivement sur ces deux points. Je toucherai également un mot, au passage, sur la question des droits d’auteur soulevée par le détournement de matériel artistique original inhérent à la création d’un exploitable.

UN ENGOUEMENT POPULAIRE

Nombreux sont les internautes qui créent des bandes dessinées à partir de mèmes. N’importe qui avec un accès internet et une compréhension minimale de MS Paint peut produire et publier ses propres créations. Les rage builders, des logiciels en ligne dévoués à la confection de rage comics, viennent encore faciliter le processus en offrant des galeries d’images virales et des outils spécialisés. Un peu comme sur le site VDM, qui propose aux internautes de raconter leurs mésaventures quotidiennes, le visiteur peut passer de lecteur à auteur en un instant. Vidée de tout critère esthétique ou formel et réduite à sa plus simple expression graphique (des bonhommes-allumettes), la bande dessinée à base de mèmes devient un langage simple, utilisable par tous, comme l’écriture. Elle n’est donc plus l’affaire des seuls artistes mais de quiconque désire s’y adonner. Responsable de la quantité démesurée de productions et de sa faible qualité moyenne, ce phénomène induit malgré tout une démocratisation radicale de la bande dessinée comme forme d’expression, ce qui, à mon humble avis, n’est pas négligeable.

Si les producteurs de bandes dessinées à base de mèmes sont nombreux, bien plus nombreux encore sont ses lecteurs. Des milliers d’internautes fréquentent chaque jour, par intérêt ou par délassement, des pages consacrées aux derniers mèmes et lisent, par le fait même, de la bande dessinée. Je me plais à voir dans les rages comics et les exploitables, de modestes chevaux de Troie qui, sous la bannière des mèmes, introduisent le Neuvième Art dans des milieux où on ne le retrouve habituellement pas.

Les rage comics et les exploitables rejoignent en effet un vaste public d’internautes qui n’est pas nécessairement familier avec la bande dessinée. Ils donnent à voir, à ceux d’entre eux qui pourrait la limiter par défaut à ses avatars les plus connus (Garfield, Tintin, Lucky Luke), un second visage du Neuvième Art. Visage qui, je l’accorde, n’est peut-être pas des plus reluisants mais qui contribue sans doute tout de même à élargir l’idée première, souvent erronée, que plusieurs peuvent se faire de la bande dessinée.

Partant du postulat que la santé des préjugés ambiants à l’égard de la bande dessinée dépend de l’ignorance du plus grand nombre à son endroit, il me semble que plus elle est active et présente dans les sphères publiques, plus elle se fait voir et devient familière comme moyen d’expression – fusse sous la forme de mèmes –, plus ces préjugés s’étioleront.

UN LEXIQUE VIRAL

On peut imputer plusieurs tares aux rage comics. Pour peu qu’on s’y intéresse, on ne peut pas complètement nier, toutefois, l’éloquence des mèmes qu’ils utilisent : les rage faces. Chaque rage face, en effet, véhicule une idée ou une émotion bien précise. La face « me gusta », par exemple, signifie prendre un plaisir coupable dans une situation étrange ou perverse. Par extension, elle peut représenter le sentiment contradictoire d’être à la fois amusé et perturbé par une situation donnée. Le lecteur qui ignore la signification des rage faces ne pourra que se faire une idée partielle et imprécise des bandes dessinées dans lesquelles elles apparaissent. Il risque par conséquent de ne pas saisir pleinement le propos, voir de rater complètement la chute du strip. Le lecteur complice, au contraire, est à même de comprendre instantanément, à leur seule vue, leur signification et d’interpréter leur intervention au sein du récit. L’image doit donc être reconnue pour être comprise. Or ces images sont des mèmes (viraux) partagés et connus par des milliers d’internautes « complices ».

Les rage faces, qui constituent le vocabulaire de base des comics qui portent leur nom, sont donc ce qu’on pourrait appeler un lexique graphique viral. Un lexique capable de transmettre des émotions précises et des impressions complexes via des images simples, instantanément reconnaissables par une multitude de personnes. On pourrait le concevoir comme un équivalent, dans le champ des émotions, du code de signalisation routière où de simples logos, parfois abstraits, sont décodés, par les automobilistes, en indications précises.

Outil de communication radicalement efficace, ce lexique graphique viral permet plusieurs effets comiques qui ne sont sans doute pas pour rien dans le succès des rage comics. La récurrence des rage faces connues d’une bande dessinée à l’autre stimule un comique de répétition semblable à celui du slapstick. Tout comme on rit davantage à chaque nouveau déboire de Keaton, Charlot, Laurel ou Hardy, on rit davantage à la dixième occurrence du Trollface qu’à la première. Quand on rit d’un strip où apparaît une rage face, on rit en même temps de tous les strips où on l’a déjà vue auparavant et à la blague de troll s’ajoute le souvenir de toutes les blagues de troll lues précédemment.

Un autre effet comique du lexique graphique viral des rage comics, qui n’est pas non plus étranger au slapstick et qui constitue depuis toujours un des ressort de la bande dessinée humoristique, est celui du gag-éclair. La possibilité de convier un état d’esprit complexe en une seule image, qui plus est une image déjà connue du lecteur, permet des revirements et des dénouements rapides et éloquents.

UNE QUESTION ÉTHIQUE

Si les rages faces sont réputées appartenir au domaine public, il en va autrement des bandes dessinées originales sélectionnées pour devenir des exploitables. Or, le matériel de bédéistes comme Allie Brosh (X all Y), Mark Stivers (What … cries out during sex) et KC Green (Staredad) est recyclé, modifié sans autorisation et republié sur d’autres sites sans renvoyer à aucune source.  En effet, si on retrouve, au pied des entrées, le nom de l’auteur de chaque déclinaison (souvent des noms d’utilisateurs), on ne voit jamais le nom de l’auteur responsable de l’œuvre originale. Certains sites hôtes, comme 9gag ou Meme Center, vont même jusqu’à appliquer leur logo en lieu et place du nom d’auteur au bas à droite des bandes dessinées pour revendiquer une certaine autorité sur la création et, non sans une certaine ironie, éviter le vol de propriété.  Au final, l’auteur du mème récolte des votes (ou des likes), le site du nouveau contenu (et donc des visites) et l’artiste rien du tout. Il faut reconnaître soi-même la main des bédéistes ou encore visiter les très pertinents dossiers de Knowyourmeme pour connaître l’origine des bandes dessinées et dessins utilisés.

Moins problématique dans le cas d’œuvres populaires comme Batman ou Star Trek qui, si on peut dire, se passent de présentation, l’absence des sources s’avère plus critique lorsqu’il s’agit d’œuvres moins connues. Plusieurs bédéistes émergents voient ainsi leurs œuvres atteindre un vaste public sous le nom d’un autre et sont ainsi privés de la juste part de visibilité et de crédit qui leur revient.

L’injustice perpétrée envers les auteurs atteint son paroxysme lorsque les bandes dessinées ne sont pas modifiées mais plutôt copiées et rendues ailleurs intégralement sous un autre titre et signées d’un autre nom (celui de l’utilisateur). Il n’est plus question alors d’exploitation (de détournement ou de recyclage culturel) mais bien de vol.

CONCLUSION

Au terme de cet article, on peut donc opposer trois arguments à ceux qui nieraient trop vite tout aspect positif aux bandes dessinées à base de mèmes. De un, qu’elles ont le mérite de familiariser le grand public avec la bande dessinée et son langage. De deux, qu’elles font un usage inusité et fécond d’un lexique graphique viral. Et, finalement, de trois, qu’elles développent plusieurs effets comiques singuliers rendus possibles par ce lexique. Aussi surprenantes soient-elles, le détournement abusif auquel se prêtent certaines de ces productions mériterait toutefois d’être régi par une certaine éthique de citation.

Le paradoxe de la critique

La bande dessinée québécoise jouit, depuis quelques années, d’une couverture de plus en plus soutenue dans les médias. On parle d’elle à la télévision : aux bulletins de nouvelles et dans les émissions culturelles. On la critique et la commente dans les revues spécialisées comme dans la presse généraliste. On en discute à la radio (ici et ici et ici). On lui dédie des rubriques sur différents sites et blogs. On accorde de plus en plus de visibilité à ses auteurs et artisans. Cet engouement médiatique, qui est sans doute en partie dû à l’énorme succès de certains titres (la série des Paul en premier lieu) et à l’avalanche d’adaptations cinématographiques, n’est toutefois pas sans revers et si on parle plus de la bande dessinée, on n’en parle pas forcément mieux.

La chose est particulièrement manifeste dans les tribunes non spécialisées. Même lorsque le discours tenu sur l’œuvre traitée se veut élogieux ou positif, il s’accompagne souvent d’un second discours sous-jacent, celui-là plus subtil et insidieux, qui stigmatise l’ensemble du Neuvième Art. En effet, des commentaires – redondants dans la presse écrite – tels que « Profond pour une bande dessinée » ou « Avec un sérieux et une sensibilité qui ne manquent pas de surprendre en bédé » assurent les qualités de l’œuvre tout en soulignant l’inaptitude présumée du médium à receler ces qualités. De la même façon, lorsque Catherine Perrin affirme lors d’une entrevue par ailleurs dithyrambique avec Michel Rabagliati sur les plateaux de Radio-Canada « C’est quand même quelque chose de parler de [ce sujet] en bédé », elle semble impliquer l’impropriété de la bande dessinée à aborder certains thèmes. En posant ainsi simultanément sur l’œuvre et son médium des discours contraires, les critiques (au sens large) ont tendance à singulariser exagérément les œuvres, à les dissocier injustement du corpus auquel elles appartiennent. Paradoxalement, alors même qu’ils font la promotion de la bande dessinée, ils reconduisent certains préjugés à son endroit et alimentent la méprise dont elle est encore trop souvent l’objet.

L’idée générale de la bande dessinée qui semble en effet persister dans l’opinion publique, et dont les commentaires cités plus haut se font le porte-voix, est celle d’une forme artistique juvénile, colorée et presque exclusivement ludique. Or, cette conception ne concorde pas avec certains de ses grands succès contemporains comme Maus ou Persépolis. On se retrouve donc avec deux notions inconciliables : d’une part, cette idée abstraite de la bande dessinée comme forme immature, et, d’autre part, l’exemple évident d’œuvres matures qui empruntent ses codes. Une façon de résoudre l’impasse (et d’éviter le paradoxe) serait d’admettre que la bande dessinée est plus riche et diversifiée que présumée. Une seconde façon – et c’est celle qu’emprunte souvent la critique –  consiste plutôt à affirmer que si les œuvres plus matures ou plus raffinées ne concordent pas avec l’idée ambiante de la bande dessinée, c’est qu’elles n’en sont pas. Qu’elles sont autre chose. Qu’elles sont, pourquoi pas, puisque le terme existe déjà, des romans graphiques.

DE L’UTILISATION ABUSIVE DU TERME ROMAN GRAPHIQUE

Le terme roman graphique (comme le terme bédéesque) est galvaudé et utilisé de façon erronée par les critiques. Ces derniers l’emploient, semble-t-il indifféremment, pour définir toute bande dessinée jugée de haute qualité. Aussi, dans les médias, les œuvres ambitieuses, celles qui démontrent une grande maîtrise graphique ou qui touchent des sujets sérieux, sont rapidement promues romans graphiques. Le terme évoquant une certaine parenté avec la littérature, il permet de donner des lettres de noblesse à certaines œuvres élues sans pour autant demander de changer d’opinion sur le médium auquel elles appartiennent, soit la bande dessinée. Cette étiquette subjective, tel un nouveau nom de famille, permet d’adopter l’enfant sans reconnaître la mère.

Que des entreprises à buts lucratifs (des maisons d’édition par exemple) tirent profit de cette étiquette à des fins mercantiles évidentes passe encore, mais qu’on la récupère à tord à l’intérieur d’émissions ou de publications culturelles et qu’ainsi, on encourage cette scission subjective entre deux termes désignant la même forme d’art apparaît beaucoup plus problématique. C’est contribuer à construire l’idée suivante : que d’une part il y a la bande dessinée, une forme peu inventive de paralittérature, colorée,  redondante et insipide, assimilée aux comics américains et aux grandes séries canoniques franco-belges, destinées aux enfants et aux marginaux. Et que d’autre part il y a le roman graphique, un avatar moderne de la bande dessinée, plus mature, volumineux et recherché, à la fois plus près de la littérature par la diversité et la maturité des thèmes et plus près de la peinture par la sensibilité et l’ingéniosité de la signature visuelle qui, lui, mérite l’attention des adultes et des intellectuels.

Je ne veux pas paraître trop dogmatique : c’est une étiquette pratique pour référer à un certain genre de bande dessinée. Ce que je déplore c’est lorsqu’elle cesse d’être une sous-catégorie pour devenir une catégorie à part ou qu’on lui attribue l’exclusivité de certaines qualités qu’on retrouve ailleurs dans la bande dessinée, à différentes époques et sous différents formats. Or, dans la presse et à la télévision, le pas semble vite sauté.

À voir : On fait tous du show business – la chronique littéraire

Lire aussi le coup de gueule du bédéiste français Obion, sur son blog, à propos de la couverture médiatique sur la bande dessinée.