GoGo Monster ou le règne de l’ambiguïté

Couverture VIZmediaGoGo Monster de Taiyô Matsumoto raconte l’histoire de Yuki, un jeune écolier qui affirme apercevoir des esprits.  À savoir si ces esprits sont réels ou si ils sont une construction imaginaire du jeune garçon, voilà une question à laquelle le livre se garde de répondre.

Car, si Yuki assure qu’il voit ces créatures surnaturelles – qu’elles habitent les classes abandonnées du quatrième étage de l’école qu’il fréquente et qu’elles se regroupent pour danser au son de son harmonica, le lecteur, lui, ne voit rien. Tout au plus peut-il discerner, de loin en loin, des formes étranges dans les zones d’ombre, des esquisses de visages dans les gouttes d’eau à la fenêtre ou dans le reflet d’une pupille. À peine de quoi cultiver chez-lui un doute raisonnable. Même dans les rares occasions où le lecteur partage une des visions de Yuki, rien ne vient infirmer (ou confirmer) l’hypothèse d’une hallucination.

Il demeure donc impossible de dire si on a affaire – avec GoGo Monster – à une histoire fantastique, dans laquelle des esprits hantent une école et entrent en contact exclusif avec un gamin clairvoyant, ou à une histoire réaliste sur l’enfance, dans laquelle un écolier marginal s’invente un monde parallèle fictif afin d’échapper à la solitude et à l’isolement. En l’absence de toute certitude et, par-là, condamné à douter, le lecteur est appelé à alterner constamment entre ces deux interprétations du récit sans jamais pouvoir définitivement en valider une et renoncer à l’autre. Les deux conceptions coexistent donc et s’entremêlent afin de tisser un récit à la fois dense et ambigu.

La Grande Peur - RamuzUn tour de force qui n’est pas sans rappeler le roman La grande peur dans la montagne de l’écrivain suisse Ramuz (dans lequel il n’est jamais précisé si la suite de mésaventures qui frappe un village est due au simple hasard ou au réveil d’une malédiction ancestrale).  Chez Taiyô, comme chez Ramuz, l’interprétation surnaturelle affronte l’interprétation naturelle sans qu’aucune ne gagne. À mon avis, le lecteur retire de cette tension constante, de cet équilibre fragile, un plaisir double qui tient autant à son désir de savoir l’ambiguïté résolue qu’à sa fascination à la voir se prolonger. (Personnellement, je me suis surpris à scruter certaines cases à la recherche d’indices cachés, un comportement qu’on associe surtout aux lecteurs de récits policiers.)

Taiyô conserve d’ailleurs habilement l’ambiguïté et prend soin de livrer, pour chaque événement du récit, un motif « naturel » aussi bien qu’un motif « surnaturel ». Ainsi de l’éclosion prématurée des fleurs dans le jardin de l’école que Yuki interprétera comme un signe des esprits alors qu’un professeur, quelques pages plus loin, dira qu’il s’agit d’un effet secondaire des changements climatiques. Ainsi encore du lièvre blanc disparu, de la hausse inexplicable du nombre de vitres brisées sur le terrain de l’école et des comportements excentriques de certains élèves, autant d’événements qui – s’ils contribuent à construire un climat d’inquiétante étrangeté – n’en possèdent pas moins une explication rationnelle. Même les visions de Yuki se voient offrir deux interprétations irréconciliables. D’une part, celle du spirituel jardinier Ganz qui affirmera que certains enfants ont le don de percevoir davantage de choses que leurs pairs. D’autre part, celle de l’écolier IQ qui introduira brièvement Yuki à la psychanalyse freudienne et tentera de le convaincre qu’il est victime d’hallucinations.

Ainsi, l’auteur sème des indices volontairement contradictoires. Chaque fois qu’une image, un témoignage ou un événement semble vouloir confirmer une interprétation, un second arrive qui affirme précisément le contraire. Au final, l’ambiguïté demeure, voire s’intensifie.

GoGo Monster p.303 (détail) L’apport des paratextes

LA MOUSTACHE couvertures

Ce qui est particulièrement intéressant c’est le rôle que jouent les paratextes de GoGo Monster dans la construction et le maintien de cette ambiguïté.

En règle générale, les paratextes d’œuvres ambiguës restent neutres. Ou, pour le dire autrement, ils restent tout aussi ambigus que le texte lui-même. Les couvertures des différentes éditions de La grande peur dans la montagne, par exemple, se bornent généralement à représenter un flanc rocheux ou encore un pic enneigé sur fond de ciel sombre – laissant planer le mystère sur la nature des événements qui se trameront dans pareil lieu. Même chose encore pour les paratextes de La moustache, roman trompe-l’œil d’Emmanuel Carrère dans lequel un homme est convaincu d’avoir toujours porté la moustache alors que son entourage lui assure le contraire. En effet, afin de conserver l’ambiguïté du texte, qu’elles préparent et prolongent, les couvertures des différentes éditions de La moustache éviteront dans la plupart des cas d’exposer la lèvre supérieure du personnage principal. L’édition Folio de 1986 dissimule le visage du protagoniste derrière une lame de rasoir. L’édition P.O.L, quant à elle, se borne à représenter le fond d’un lavabo dans lequel se mêlent crème à raser, poils et gouttelettes de sang. La dernière édition Folio en date, finalement, reproduit la couverture du film éponyme, adapté par l’auteur lui-même en 2005. Sur celle-ci, comme sur celle de 1986, la lèvre supérieure est camouflée, cette fois par de la crème à raser.

À l’inverse de ces différents exemples, cependant, les paratextes de GoGo Monster (dans l’édition VIZ media) ne demeurent pas neutres mais, au contraire, « prennent parti ». Ils favorisent délibérément une interprétation surnaturelle du récit. Car si les esprits dont parle Yuki demeurent invisibles dans le texte, ils se manifestent à ses bordures, dans les espaces qui relèvent du paratexte : sur les couvertures mais aussi sur les pages qui séparent les chapitres et indiquent le passage des saisons, voire dans le titre lui-même.

La Couverture VIZmediacouverture montre les deux personnages principaux, Yuki et Makoto, suivis par une parade d’esprits qui se prolonge jusque sur la quatrième de couverture (qu’elle occupe complètement). Les mêmes créatures surnaturelles sont reproduites sur tous les côtés du coffret qui accompagne le livre. Les pages qui marquent le saut entre deux chapitres sont également habitées par des esprits. On y retrouve invariablement un paysage hanté par une ou plusieurs petites créatures aux allures fantastiques. Ces apparitions qu’on découvre perchées sur des branches ou penchées sur des bosquets viennent appuyer une lecture surnaturelle du récit et donner de la crédibilité à Yuki qui voit à plusieurs reprises, dans le comportement des plantes, un signe de la présence des esprits.

gogo-monster-1410367-chapitre Ainsi, lorsque le lecteur découvre et manipule le livre pour la première fois, qu’il lit le mot « monstre » contenu dans le titre et voit la procession de créatures excentriques  sur les couvertures, il croit vraisemblablement avoir affaire à un récit explicitement fantastique. Impression d’autant plus fondée si il possède quelques référents ; s’il connaît déjà d’autres œuvres de Matsumoto aux accents surréalistes (Tekkonkinstreet par exemple) ou si il est familier avec l’univers du manga, s’il a lu Bleach ou les titres spiritistes de Shigeru Mizuki, autant de récits où le surnaturel domine, où les fantômes et autres yokai sont plus souvent vrais qu’imaginaires.

Ce n’est qu’au fil de la lecture, alors qu’il se fait de plus en plus évident que les esprits ne donneront pas de signe indéniable de leur existence, que le lecteur est amené à douter, à remettre en question la nature du récit. Il quitte alors sa certitude initiale, celle de lire un récit fantastique, pour une position plus dubitative qui le place sous le joug de l’ambiguïté.

C’est là toute la singularité et l’ingéniosité de pareil procédé paratextuel, qui consiste à exhiber, dès la couverture (et entre les chapitres), des images de créatures qui n’apparaîtront jamais clairement dans le corps même du texte. Libre au lecteur, ensuite, de prendre ces images que le paratexte lui offre d’emblée alors que le texte lui refuse, et de les récupérer pour « combler les blancs » du récit. Ainsi, Taiyô utilise à son avantage le caractère trouble et intermédiaire de l’espace paratextuel, « zone indécise » qui n’est ni tout à fait inclue dans l’oeuvre, ni tout à fait exclue, pour implanter chez le lecteur une certitude qu’il s’applique par la suite à ébranler. Le paratexte est, en quelque sorte, « une preuve irrecevable » et, en tant que tel, il est tout désigné pour laisser surgir des manifestations qui ne pourraient apparaître dans le texte sans favoriser exagérément une interprétation surnaturelle. Pour le dire rondement, les paratextes, marques fondamentalement ambiguës, viennent appuyer l’ambiguïté du récit.

Que dire en guise de conclusion sinon, qu’avec GoGo monster, Matsumoto Taiyô signe une oeuvre forte et ambiguë (et forte parce que ambiguë), qui relève avec brio le défi de la représentation et utilise savamment, autant les codes textuels que paratextuels de la bande dessinée. gogo-monster-1410203

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Du9Du9Une version légèrement retouchée de cet article est disponible sur le webzine du9. Le tout est accessible ici.

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INSUFFERABLE : une bande dessinée qui pense le numérique

Insufferable_promoAu premier coup d’oeil, Insufferable est une bande dessinée de super-héros comme il en pleut chaque semaine sur les États-Unis. Deux justiciers masqués, père et fils, luttent pour faire respecter la loi et l’ordre. Jadis coéquipiers, ils font bande à part depuis la mort de la mère. La réception d’un message mystérieux doublée du retour synchronisé de plusieurs criminels excentriques les conduit toutefois à collaborer à nouveau.

Malgré une histoire de fond qui – comme on peut le constater – ne brille pas par son originalité, Insufferable retient l’attention pour deux raisons conjointes : l’utilisation des nouvelles technologies numériques à l’intérieur comme à l’extérieur de la diégèse. À l’extérieur de la diégèse, d’abord, parce que Insufferable est une bande dessinée numérique, publiée de façon sérielle sur le portail en ligne Thrillbent, et qu’elle tire profit, dans sa diffusion comme dans sa construction, de possibilités propres à l’environnement digital. À l’intérieur de la diégèse, ensuite, puisque les nouvelles technologies numériques sont également à l’avant-plan dans l’histoire où elles servent à la fois de moteur à l’action et de révélateur de la fracture générationnelle entre le père et le fils, entre le justicier traditionnel et le justicier connecté. Ces deux particularités sont intéressantes indépendamment l’une de l’autre mais elles le sont encore plus lorsque considérées ensemble puisqu’elles témoignent d’un véritable souci, dans le fond comme dans la forme, d’être en phase avec les technologies contemporaines – technologies qui révolutionnent à toute vitesse notre rapport au contenu culturel et à l’information.

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DERRIÈRE INSUFFERABLE

Lancée le 1 mai 2012, la bande dessinée de Mark Waid compte d’entrée de jeu sur sa visibilité à travers les réseaux sociaux pour se faire connaître rapidement. Toute l’équipe de Thrillbent assure d’ailleurs une présence en ligne, via le site et leurs blogs personnels, pour communiquer avec les internautes et les encourager à répandre la nouvelle du lancement. Plus surprenant : dès la quatrième livraison hebdomadaire, des versions .PDF et .CBZ sont mises à disposition des visiteurs pour faciliter la libre circulation du contenu en dehors du site de Thrillbent. Waid – c’est un point qui mériterait d’être approfondi ailleurs – voit en effet dans la dissémination massive et incontrôlée de sa bande dessinée sur Internet un outil promotionnel davantage qu’une menace. Les pirates informatiques, que craignent tant les propriétaires de contenu original en ligne, apparaissent selon cette logique comme des alliés : des rabatteurs qui, en augmentant la visibilité de l’œuvre sur Internet, contribuent également à augmenter son bassin de lecteurs fidèles (ou followers). Et en effet, comme le contenu est de toute façon gratuit et qu’il apparaît en primeur chaque semaine sur le site officiel (avant d’être exporté par ces pirates devenus matelots), beaucoup de lecteurs qui découvrent Insuferrable sur des sites tierces remontent naturellement vers la source.

La bande dessinée tire également pleinement profit des possibilités de l’environnement numérique dans sa construction. Très réfléchie d’un point de vue technique, Insufferable est parfaitement adaptée à  la lecture en ligne. Un interface discret et des pages en format paysage, pensées pour épouser l’horizontalité de nos écrans, permettent de consulter l’œuvre sans devoir avoir recours au défilement (scrolling). La page s’adapte à la surface de visionnement et peut ainsi toujours être vue en entier, qu’on la consulte sur ordinateur ou sur tablette. Un simple clic sur la souris ou sur les flèches du clavier permet de circuler aisément à travers l’oeuvre. Des paramètres pareillement intelligents, qui misent sur l’adéquation entre le contenu et son support de diffusion, tendront sans doute à se généraliser dans les prochaines années. À l’heure actuelle, toutefois, ils font encore défaut à grand nombre de publications en ligne.

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L’innovation technique la plus remarquable d’Insufferable demeure sans doute, malgré tout, ce qu’on pourrait appeler un système de dévoilement dynamique. Les pages, en effet, ne conservent pas des constructions figées comme dans la bande dessinée papier mais se composent et se recomposent devant le lecteur – invitant celui-ci à sans cesse revisiter le nouvel ensemble panoptique qu’elles forment après chaque transformation. Loin du simple « effet visuel », ce procédé de dévoilement et de transformation progressive – qui n’est pas sans rappeler Balak et le Turbomedia –  est extrêmement riche d’un point de vue narratif. Il permet de ménager des effets de suspens et de surprise en ne dévoilant les cases qu’une à la suite de l’autre ou au contraire de jouer sur la vitesse et l’intensité du récit en révélant plusieurs cases simultanément.

1065279-irredeemable_09_rev_04_super - mark waidfinalLe fait que les images ne soient plus seulement juxtaposées, comme dans les oeuvres traditionnelles, mais également parfois superposées ouvre de nouveaux horizons au langage de la bande dessinée. Cela permet, entre autres, une gamme d’effets cinétiques (par la superposition rapide de deux images statiques) mais aussi cinématographiques (par le chevauchement et le recadrage de cases qui se voilent et se dévoilent de façon progressive et coordonnée).

La même image peut être reproduite plusieurs fois sans sembler redondante, ce qui permet conséquemment d’aérer la mise en page.  Les morceaux de texte substantiels peuvent être segmentés en plusieurs bulles ou récitatifs plus discrets qui se relaient et s’effacent pour laisser place au contenu graphique. Finies donc, avec la bande dessinée à dévoilement progressif, ces pages encombrées de dialogues, ces phylactères énormes qui obstruent l’image, se pressent contre les contours de la case ou pèsent sur les épaules des personnages, voir menacent d’avaler la tête de ceux qui les prononcent.

Mais ceci n’est qu’un aperçu. Les nouvelles possibilités sont nombreuses et plusieurs restent encore à découvrir.  Ceci dit, on sent, dans Insufferable, une volonté voire un plaisir de la part de vétérans du comic book comme Mark Waid et Peter Krause à explorer le nouveau terrain d’innovations formelles et narratives que représente le numérique. Il y a une phrase qui revient d’ailleurs souvent dans les notes de blog et les discours de Mark Waid : « take advantage of what the digital can do« . En ce sens, Insufferable peut être vu comme un manifeste, une démonstration pratique du potentiel de la bande dessinée sur support numérique.

comic-insufferable5182Ce qui est, disons, doublement intéressant, c’est que cette fascination de Waid pour le numérique qui est à la source du projet Thrillbent trouve son écho à l’intérieur même du récit d’Insufferable. Constamment à l’avant-plan, l’environnement numérique offre en effet ses moyens à l’action et devient révélateur des tensions entre les personnages principaux, Galahad et Nocturnus.

LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DANS INSUFFERABLE

Dès les premières pages d’Insufferable (qui apparaissent du point de vue subjectif d’une webcam), un criminel emploie une méthode résolument inhabituelle – mais surtout résolument contemporaine – pour collecter la rançon d’un enlèvement : le financement collectif (ou crowdfunding). Ce n’est en effet pas le traditionnel « père et riche homme d’affaire » que le kidnappeur cherche à faire payer mais la masse anonyme des internautes qui assistent au crime depuis leur poste informatique. Ce n’est donc pas tant l’enlèvement qui est original, ici, mais plutôt les moyens qu’il emprunte. On assiste, en quelque sorte, à l’actualisation radicale par les nouvelles technologies d’un schéma ancien et relativement convenu.

Sans doute le premier criminel de l'histoire de la bande dessinée à utiliser le crowdfunding pour parvenir à ses fins

Cette utilisation audacieuse des nouvelles technologies et surtout des nouveaux médias sociaux se confirme tout au long de l’oeuvre. Dans Insufferable, exit le vieux truc de la une de journal (tournoyante au cinéma) pour donner le pouls de l’actualité et relancer l’action : on donne plutôt à voir la prolifération des tweets et le ruissellement de photos ou de vidéos dans l’environnement numérique. Dans la livraison 15 par exemple, alors que Galahad est engagé dans une poursuite automobile, les tweets se multiplient sur l’image, livrant en temps réel les réactions du public sur l’évènement. Cette prolifération textuelle qui apparaît en surimpression sur les images conduit le lecteur à découvrir de façon simultanée l’action et son commentaire et, ce faisant, témoigne éloquemment de l’instantanéité avec laquelle circule l’information à l’ère du numérique.

En remplaçant la lettre de rançon barbouillée de sang par la page de financement collectif, l’appareil photo par le téléphone intelligent, la une de journal par la chorale de tweets (ses choeurs et ses canons), il ne s’agit pas simplement pour Waid de changer les anciennes technologies pour les nouvelles mais de réfléchir les implications et conséquences de ce changement. Le conflit central du récit, qui oppose Nocturnus le père à Galahad son fils, peut en ce sens être lu, dans une perspective plus vaste, comme le conflit de deux générations que sépare la révolution numérique.

Waid oppose en effet, dans Insufferable, deux figures contrastées du justicier : le justicier traditionnel et le justicier connecté.

Ces deux images sont tirées d'une très ingénieuse page de la livraison 3 qui se construit par montage alternée. (L'emprunt au lexique du cinéma n'est pas innocent ici).Nocturnus s’inscrit dans la lignée du justicier traditionnel dont il reproduit plusieurs tropes. Il porte le masque, utilise des gadgets, circule via des souterrains secrets, a des informateurs dans les forces de l’ordre (qu’il rencontre sur des toits d’immeubles!). Dévoué à sa cause, prudent et réfléchi, il résout les énigmes laissées par ses adversaires à force de ruse et de détermination. S’il peut avoir accès à des technologies de pointe, son outillage et sa présence numérique se réduisent malgré tout au minimum : ordinateur et imprimante vétustes, routeur, boîte courriel. Par son souci du privé, Nocturnus rejoint une tradition de (super) héros qui font de la préservation de leur identité secrète (réelle et ici également numérique) un enjeu majeur. On peut penser, en premier lieu, à Superman, Batman et Spiderman. Il y en a d’autres.

Ces deux images sont tirées d'une très ingénieuse page de la livraison 3 qui se construit par montage alternée. (L'emprunt au lexique du cinéma n'est pas innocent ici).Face à lui, on retrouve Galahad, son fils et son élève : le justicier connecté. Galahad incarne une relève plus techno-compétente et plus techno-centrée (je me retiens d’utiliser des néologismes comme technombriliste ou technobsédée). À l’abnégation et à la discrétion du père s’oppose le désir de reconnaissance du fils et, si l’un cherche à rester dans l’ombre, l’autre s’expose volontairement aux feux des médias. Branché dans tous les sens du terme, Galahad mise sur la collaboration active, via les médias sociaux, de toute une communauté d’utilisateurs en ligne pour le supporter dans son combat contre le crime. Il est hyper-conscient et hyper-soucieux de son identité numérique. Il paye une agence de presse pour la polir et l’entretient également lui-même, sur son propre site internet, en retransmettant les vidéos capturées par une nano caméra intégrée à même son masque de justicier. Il gère les commentaires, surveille les forums, ajoute du contenu, se fait lui-même commentateur principal et privilégié de son combat. Jouant sur les codes de l’identité numérique, il s’auto-congratule aussi (et prend sa propre défense) sous le couvert du pseudonyme un doigt prétentieux de Galahadfan1. S’il peut rappeler Ironman et son fameux « coming-out médiatique », Galahad fait avant tout penser aux héros citoyens (real life superheros) et autres Pheonix Jones qu’on a vus se multiplier dans les dernières années, avec le retour en force de productions super-héroïques sur nos écrans.

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On le constate, Nocturnus et Galahad sont les représentants héroïques de classes plus grandes. La confrontation qui les oppose peut être exportée, à l’échelle sociale, à la confrontation actuelle entre le monde pré-numérique et le monde numérique. L’idée n’est d’ailleurs pas complètement inédite. Insufferable s’inscrit en droite ligne de films récents comme Live Free or Die Hard ou Skyfall dans lesquels un héros traditionnel (John McClane, James Bond) est appelé à collaborer avec une jeune recrue techno-compétente (Matt Farrell, Q) pour faire face à des cybercriminels.

Ceci dit, aucun de ces deux films, où la recrue sert avant tout à remettre en question la place du héros « fier-à-bras » dans un monde confronté à la révolution numérique, ne donnent aussi nettement l’avantage à la vieille garde qu’Insufferable. Et, en effet, si Bond et McClane ont tous deux la chance de prouver la valeur des « bonnes vieilles méthodes » avant l’arrivée du générique, ni l’un ni l’autre ne connaît un triomphe aussi total que celui de Nocturnus.

Dans Insufferable, en effet, les nouvelles technologies mentent, déçoivent  corrompent, déshumanisent voire mettent en danger (épisode de Malvolia à l’aquarium). À l’inverse, le piège artisanal s’avère toujours efficace, les méthodes d’information traditionnelles valent largement les nouvelles, la littérature classique livre des indices que le réseau ignore.

Galahad, qui représente le justicier moderne connecté, apparaît quant à lui comme un personnage critiqué et résolument antipathique, présenté dès le seuil de l’oeuvre comme un « arrogant, ungrateful douchebag« . Il présente tous les symptômes – observés ou pressentis – de la révolution numérique. Habitué aux textes courts et à l’instantanéité du réseau, Galahad est incapable de lecture dense et demeure rébarbatif aux problèmes complexes qui exigent temps et réflexion. Qui plus est, l’importance qu’il accorde au virtuel s’accompagne d’un détachement du monde réel. Odieux dans ses rapports sociaux, il cherche néanmoins à briller en ligne et n’a de cesse de contempler le reflet numérique que lui renvoient les écrans de ses postes informatiques. Il est irascible avec tous ceux qu’il voit au quotidien et, paradoxalement, courtise des internautes qu’il ne voit jamais qu’à travers leurs avatars numériques. Un exemple évident est fourni dans la livraison 24 quand Galahad ignore une admiratrice qui se tient devant lui pour se concentrer sur l’évolution d’un feed sur son téléphone intelligent. Le glissement de son attention du monde matériel au monde numérique est alors souligné par un effacement progressif du décor. Un procédé similaire est utilisé dès la livraison suivante, alors que des tweets en surimpression viennent enterrer la voix de son père.

Galahad, isolé et vouté dans l'ombre de son bureau sous le moniteur géant de son ordinateur, occupé à ériger son propre mythe, à polir son reflet numérique. Derrière lui, on peut apercevoir un buste le représentant en costume de justicier. Difficile d'imaginer meilleure image du Narcisse 2.0.C’est par le personnage critiqué de Galahad, justicier qui semble chercher l’attention plus que la justice, qu’Insuferrable rejoint des bandes dessinées comme Watchmen, Kickass, Less than heroes, The Death Ray ou encore des films comme Super ou même Chronicle qui questionnent le caractère moral et éthique du justicier (voir à ce propos le très pertinent dossier de Pop-en-stock : « Le crépuscule des super-héros » ).

Cette critique en règle du justicier connecté porte une réflexion sur les possibles revers de l’environnement numérique. Réflexion d’autant plus étonnante qu’elle semble favoriser une approche traditionnelle (via le père qui domine constamment le fils) alors que tout dans la bande dessinée, de sa publication sur Internet à son souci d’intégrer les nouvelles technologies à la narration, tend à valoriser l’apport du numérique.

Doit-on pour autant conclure à une posture contradictoire de l’auteur? Seulement si on confond le numérique comme espace de renouveau culturel (que Waid prône pour la bande dessinée) et le numérique comme risque d’aliénation sociale (que Waid condamne à travers Galahad). Je serais en effet incliné à voir, chez Waid, non pas deux positions contradictoires face au numérique mais plutôt une constatation cohérente et nuancée de la nature paradoxale de l’environnement web ; environnement qui rapproche autant qu’il éloigne, qui nous réunit virtuellement en même temps qu’il nous isole socialement.

Ce qui fait d’Insufferable une œuvre techniquement et idéologiquement marquante, ultimement, c’est cette réflexion sur le numérique qui se poursuit de l’extérieur jusqu’à l’intérieur de la diégèse ; qui n’est ni idéaliste ni alarmiste mais qui appréhende, au contraire, le numérique dans sa dualité ; une réflexion qui, d’une part, célèbre ses opportunités et, d’autre part, prévient contre ses éventuelles dérives.

On a souvent encensé Scott McCloud, depuis la publication de Understanding Comics en 1993, pour avoir livré un essai sur la bande dessinée qui prenait lui-même la forme d’une bande dessinée. En ce sens, je crois que Mark Waid mérite également qu’on le salue pour avoir offert, avec Insufferable, une réflexion sur le numérique qui prend elle-même la forme d’une oeuvre numérique réfléchie.

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Du9

Du9Une version légèrement retouchée de cet article est disponible sur le webzine du9. Le tout est accessible ici.