Quels paratextes pour la bande dessinée numérique? (2)

J’avançais dans la note précédente que les paratextes de la bande dessinée numérique ne sont pas inexistants mais plutôt différents de ceux qu’on retrouve en bande dessinée papier. Certains disparaissent, certains apparaissent, beaucoup se déplacent ou se transforment. Dans un contexte culturel où le livre est encore dominant, le lecteur décode peut-être seulement plus laborieusement ces productions qui lui sont moins familières. Je reviens donc à la charge ici pour tenter de cerner les formes inusitées sous lesquelles se manifestent les paratextes de la bande dessinée numérique.

Afin d’ordonner la lecture, je parlerai d’abord des paratextes qui n’ont pas cours en bande dessinée numérique. Je traiterai ensuite de ceux qu’on y retrouve mais à des endroits et sous des aspects différents de ceux courants en bande dessinée papier. Finalement, je tenterai de cerner quelques paratextes qui sont uniques au support numérique. En dressant cette liste, mon but est d’offrir un panorama général, bien que synthétique et sans doute lacunaire, des paratextes qui se présentent au lecteur de bande dessinée en ligne.

PARATEXTES DISPARUS

La première et la plus évidente disparition est celle des péritextes matériels (papier, carton, textile, signet, jaquette, bandeau) due à la dématérialisation du support, à sa numérisation. D’aspect peut-être innocent, ces paratextes véhiculent néanmoins une quantité significative d’information. Le choix des matériaux, le type de reliure, les techniques d’impression utilisées permettent de préjuger de la qualité de l’édition, de sa méthode de fabrication, de son appartenance à un type particulier de productions, de distinguer l’artisanal de l’industriel, l’amateur du professionnel. Cette perte substantielle d’information paratextuelle peut être partiellement et diversement compensée par les caractéristiques de la présentation graphique du site internet, mais pas complètement.

Avec la disparition du livre comme objet, disparaît aussi la notion de format au sens où nous la comprenons. En bande dessinée numérique, on ne peut plus distinguer, dès les seuils du texte, la bande dessinée traditionnelle, en format album, de la bande dessinée alternative, en format d’auteur, ou du fanzine de micro-édition, de format généralement plus modeste. Il ne faut pas conclure pour autant qu’il n’existe qu’un seul format de bande dessinée numérique (assimilé à celui de l’écran). Ils sont nombreux au contraire. Seulement, ils ne sont pas aussi nettement associés à un type particulier de contenu. On se bornera à reconnaître aux créations réalisées sur canvas infini ou turbomedia, un caractère plus expérimental. On se contentera de pointer rapidement, aussi, que la différence entre les bandes dessinées conçues pour l’écran et celles conçues pour les téléphones intelligents et autres lecteurs portables est sensiblement la même par endroits que celle entre l’édition courante et l’édition de poche.

On notera, au passage, la disparition, pour la même raison, de la dédicace d’exemplaire (qui s’ajoute parfois à la dédicace d’œuvre). Liée à la matérialité du livre et à l’aspect social qui l’entoure, elle n’a plus raison d’être sur support numérique où elle demeure sans équivalent (Quelques initiatives existent pour la réhabiliter, mais elles demeurent, à l’heure actuelle, marginales et peu empruntées).

Un autre pan de l’univers paratextuel tombe avec la disparition de l’éditeur et donc avec la disparition en bloc des paratextes éditoriaux au profit des seuls paratextes auctoriaux (auteur). Seul maître à bord, l’auteur de bande dessinée numérique s’auto-publie ou, si on préfère, s’auto-édite. Les seules traces de paratextes non-auctoriaux à subsister sont des commentaires sur l’œuvre laissés par des connaissances ou des critiques puis retranscrits par l’auteur dans le but de présenter et de promouvoir son travail. Une préface complète sur ce mode – bien que je n’en ai jamais rencontrée – n’est pas inconcevable. Précisons aussi que le développement progressif de structures éditoriales potables autour de la bande dessinée en ligne pourrait réhabiliter, du moins en partie, les paratextes éditoriaux.

PARATEXTES DÉPLACÉS OU REMPLACÉS

Quantité d’autres paratextes ne disparaissent pas sur support numérique, mais simplement se déplacent. Ils migrent des espaces où les éditeurs nous ont habitué à les trouver dans les éditions papier pour se relocaliser ailleurs, de façon beaucoup plus variable, dans les « marges » de la page et sous des onglets séparés. C’est le cas du nom d’auteur ou du pseudonyme (particulièrement courant sur internet) de même que des notices biographique et bibliographique qui se retrouvent souvent sur une barre latérale, voir sous un onglet « Auteur » ou « Plus sur moi ». C’est encore le cas du résumé d’œuvre qui, s’il n’apparaît pas en tête de la création, se décline souvent sous un onglet « À propos ». N’ayant pas à concilier avec les limites d’espace qui contraignent les éditions papier, ces paratextes ont tendances à être aussi plus exhaustifs. La notice biographique peut augmenter en proportions, comprendre un CV détaillé de l’artiste ainsi qu’un portfolio. La notice bibliographique peut s’enrichir d’illustrations de couvertures, voir d’extraits et de critiques. Dans la même optique, le résumé d’œuvre peut être étoffé d’un véritable dossier de presse.

D’autres paratextes se transforment ou, pour être plus précis, cèdent la place à d’autres manifestations paratextuelles qui les remplacent et assurent plus ou moins la même fonction qu’eux.

L’habillage de la page web remplace la présentation graphique du livre. L’habillage de la page web offre une idée générale du contenu présenté par l’auteur. Il n’est d’ailleurs pas rare que des bédéistes entretiennent à la fois plusieurs blogs ou développent parallèlement plusieurs pages web afin d’offrir, à chaque endroit, un contenu plus spécifique (je pense entre autres à Miss Gally et Iris).  On notera quand même que, contrairement au livre qui ne change de présentation graphique que d’une édition à l’autre, l’habillage d’une page web est sujet à changer librement et sans préavis. Certains bédéistes entretiennent simultanément plusieurs habillages qui se relaient soit aléatoirement, soit selon une logique précise. Le blog de Boulet, par exemple, fait dépendre de l’heure de la visite, l’apparence de la page web. Le visiteur matinal pourra voir un panda se brosser les dents alors que le visiteur du soir tombera nez à nez avec des créatures noctambules (le tout à l’heure de France). Épigraphes et illustrations périphériques sont d’ailleurs souvent soumis au même manège plus ou moins imprévisible de rotation.

La barre de liens remplace de façon informelle la collection. À la notion conventionnelle de « collection », on peut substituer, sur internet, celle, plutôt informelle, de « réseau ». Ces réseaux, réunis selon la logique subjective de l’auteur, sont généralement unis par une proximité idéologique, stylistique ou géographique. Les catégories dans lesquelles ils sont divisés dans la barre de liens informent de la pertinence de leur regroupement et jouent, en cela, le rôle des labels de collections. Plus vague et fluctuante que la notion de collection, la notion de réseau peut se révéler également plus informative. Certains auteurs développent dans leur barre de liens de véritables arbres généalogiques, réunissant dans les marges de l’écran, leurs confrères comme leurs mentors, leurs sources d’inspiration les plus directes et manifestes comme les plus éloignées.

Un titre, une image ou un simple logo peuvent remplacer la couverture.  En effet, libéré de toute obligation éditoriale ou publicitaire, un auteur peut décider de ne pas baptiser ses bandes dessinées et laisser aux éventuels critiques le soin de les nommer et de les différencier. Sans contrainte spatiale ni attache à un format fixe, la « page titre » peut également adopter les dimensions les plus diverses, de la fresque géante au simple lien hypertexte. La couverture peut même être complètement inexistante et laisser directement place au récit (le texte). Elle s’approche, dans ce cas, des publications intermédiaires publiées dans des revues, des fanzines ou des journaux.

Au bandeau rouge succède le pouce bleu. Tout le lexique commercial qui permet de juger de la popularité d’un livre sur le marché papier (tirages, nombre d’exemplaires vendus, nombre de jours au sommet des palmarès, nombre de rééditions après épuisement des stocks) et qu’on retrouve fréquemment, en librairie, sur de voyants bandeaux rouges se résume, sur Internet, au nombre de vues. On ne chiffre plus les ventes ni les profits (comme au cinéma par exemple), mais l’attention elle-même. Ce qui est révélateur, désormais, c’est le nombre de pouces qui se sont levés sur Facebook, le nombre d’oiseaux bleus qui ont gazouillé sur Twitter, le nombre de 1 qui se sont additionnés sur Google+.like-tweet-plus1 Ces indicateurs de popularité, relativement récents à l’échelle de la micro-histoire d’Internet, sont par ailleurs plus parlants que le traditionnel compteur ou « trafficomètre » puisque, plutôt que de comptabiliser le nombre total de visiteurs, ils indiquent le nombre de visiteurs qui ont jugé le contenu suffisamment intéressant pour le partager avec leur(s) réseaux.

PARATEXTES APPARUS

À nouveau support, nouvelles stratégies discursives. Le numérique ne fait pas qu’adapter les paratextes du support papier, il en offre également de résolument nouveaux. Appartiennent à cette dernière catégorie presque tous les gadgets, widgets, modules et outils qui occupent en général les marges de la page web. Ils sont nombreux ; je ne retiendrai ici que les plus pertinents et ceux dont l’usage est le plus fréquent.

Le nuage de thèmes ou la liste de mots-clés permet de connaître rapidement la nature des différents contenus présents sur le site ainsi que leurs proportions.

Le calendrier de publication et les dates à la tête ou au pied des entrées informent de la prolixité de l’auteur et de sa cadence de production. On retrouve en effet, sur internet, la notion de sérialité présente (voir centrale) dans la presse. La régularité avec laquelle paraît du nouveau contenu y tient une importance similaire dans la fidélisation du lectorat. Le calendrier de publication peut par ailleurs infirmer ou confirmer une éventuelle indication générique (ex : quotidien, hebdomadaire) ou un sous-titre faisant allusion à la fréquence (ex : un blog mis à jour tous les mardis). C’est également à lui qu’on se fiera pour savoir si un site est toujours en activité ou pour apprendre depuis quand il ne l’est plus.

Avec le développement du profilage, la pub devient un indice de plus en plus fiable. Les publicités qui apparaissent sur les sites web résultent le plus souvent d’un accord direct entre auteurs affiliés ou d’un constat  (humain ou informatique) d’affinités stylistiques, thématiques ou génériques (s’il s’intéresse à ceci, cela l’intéressera peut-être). Elles se rapprochent en cela des publicités, très ciblées, qu’on peut retrouver dans les journaux ou les revues spécialisées. La nature de la publicité est donc à même de renseigner sur la nature potentielle du site sur lequel elle apparaît.

La note adjacente est très courante sur internet. Particulièrement fréquente sur les blogs, où elle accompagne les nouvelles publications, la note adjacente permet de présenter le contenu, d’en offrir le contexte ou d’en révéler des détails (souvent anecdotiques). Elle est différente des notes de bas de page et de bas de case qui, elles, sont directement imbriquées dans le texte.

La note en cache ou légende qui apparaît lorsqu’on glisse la souris sur certaines images peut permettre au bédéiste d’ajouter un commentaire sur sa production. L’auteur du délirant Dr.McNinja, par exemple, agrémente chaque planche de sa série d’une note humoristique ou d’un clin d’œil au lecteur.

La contiguité de l’épitexte serait un autre phénomène intéressant à aborder dans le cadre d’une analyse des paratextes de la bande dessinée numérique. En effet, l’épitexte est extrêmement contigu à l’œuvre sur support numérique. La section des commentaires, en particulier, suit parfois directement la fin de la note ou encore y est reliée par un lien ou un onglet (les critiques, quant à elles, sont souvent annoncées par des hyperliens à même la page d’accueil). Les commentaires, de même que les notes en cache et les notes adjacentes, font partie des informations qui se perdent quasi systématiquement lors de l’adaptation papier de bandes dessinées en ligne.

Boulet fait un clin d’œil astucieux à cet espace de discussion épitextuel unique au support numérique en dessinant au dos de chaque tome papier de Notes (compilation chronologique de notes parues initialement sur son blog), un mur de commentaires, opérant ainsi un décalage comique entre ce qui se pratique communément sur le web et ce qui est inconcevable sur papier.

Je m’arrête ici. Plus cet article s’allonge et plus criant est l’aveu de son incapacité à être exhaustif. Cette ébauche aura simplement voulu effectuer un rapide tour d’horizon de la question des paratextes de la bande dessinée numérique. Elle démontre assez bien, je pense, à quel point le domaine est vaste et mérite une étude approfondie. Le livre Seuils 2.0 reste encore à écrire.

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